En s’attaquant, même démagogiquement, aux privilèges dont jouissent les hauts fonctionnaires de l'État, Jovenel Moïse et son équipe risquent gros. Rares sont ceux de son propre entourage -conseillers, ministres et directeurs généraux et ceux qui sont assimilés comme tels- qui prennent position en faveur de l’arrêté limitant le train de vie de l’État haïtien. Les meilleurs appuis sont venus de la société civile. C’est une course contre la montre qui s’engage à partir de la publication de l’arrêté. Ainsi, un inventaire du parc automobile de l’ensemble des services publics doit être communiqué par tous les ministères et institutions publiques au bureau du Premier ministre, au ministère de l’Économie et des Finances et à la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif au plus tard 30 jours après la publication de l’arrêté. Les crédits de téléphones portables, les per diem, les voyages officiels, les salaires de fonctionnaires, l’utilisation des véhicules de l’État, le carburant et plus encore sont visés par l’arrêté relatif au train de vie de l’État publié par le président de la République. Si ces mesures restrictives entrent réellement en application dans les délais prévus, «Nèg bannann nan» devra donc se serrer la ceinture en prévision des grandes turbulences qui s'annoncent suite à cet arrêté. Sans surprise aucune, les premières contestations sont venues de nos honorables parlementaires qui ont dénoncé l'arrêté de l'exécutif. Les parlementaires, du moins ceux qui s’expriment dans la presse, sont sur tous les coups. Ils ne ratent jamais une occasion. L'un d’entre eux croit que cet arrêté, qui limite le train de vie de l’État, ne va pas résoudre les problèmes de ce pays. Selon le parlementaire, les autorités de l’exécutif, bien entendu, ont plus d’intérêt à rechercher la synergie et la productivité au lieu de chercher à monter un coup de communication ou de marketing politique. Les mesures devront être rationnelles. Est-ce l’assainissement des finances publiques qui est réellement initié avec ce nouvel arrêté? Les sceptiques pensent qu'il faut attendre un peu avant de juger cet acte du gouvernement. Car, selon eux, c'est à partir de la mise en vigueur effective et des mesures d’accompagnement qui s'en suivront qu'on jugera du sérieux de cet arrêté. Dans le cas contraire, on y verra tout simplement une scène montée de toute pièce par une équipe en mal de communication en vue d'occuper les titres dans la presse nationale. Combien d’autres hauts fonctionnaires-mis à part le président de la République et le Premier ministre -appuient ces nouvelles mesures? Ils ne sont pas légion, à voir le silence troublant dans lequel s'enferme l'administration publique après la publication de cet arrêté. Cela va de soi, vu que l'application d'une telle mesure sonnera le glas de la récréation pour les administrateurs qui usent des fonds de l'État à leur satisfaction personnelle. Ainsi, après l’arrêté portant sur les subventions accordées par les institutions publiques et celui limitant le train de vie de l’État, la nation attend la preuve de bonne foi des personnalités politiques, des fonctionnaires et des agents publics concernés par la loi du 12 février 2008 portant déclaration de patrimoine. Ladite loi, en son article 6, fait obligation à l’Unité de lutte contre la corruption (ULCC) de publier la liste des personnalités politiques, fonctionnaires et agents publics qui doivent déclarer l’état de leur patrimoine. Outre les membres du pouvoir exécutif- le président de la République, le Premier ministre, les ministres et les secrétaires d’Etat, les membres du Corps législatif-, les sénateurs et les députés sont tous concernés. Le président, le vice-président et les juges de la Cour de cassation de la République ainsi que le commissaire du gouvernement et ses substituts près de cette Cour et tous les autres membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire sont aussi concernés. La déclaration de l’état de patrimoine concerne également les membres de l’Assemblée de la section communale (ASEC). Qui va dénoncer qui ? On saura bien. On reconnaît l’arbre par ses fruits. À entendre les parlementaires qui indexent davantage ces mesures qu’ils n’y conçoivent une probable application efficace, on est en droit de se demander ce que veulent enfin ces parlementaires. Après tout, ce n’est pas la mer à boire. En plus, rien n’assure que ce semblant d’austérité ira jusqu’au bout. La population en a l’habitude. Accordons, tout de même, le bénéfice du doute à cette administration qui dispose de marges de manœuvre très limitées. Que ces autorités étonnent la nation et mêmes leurs détracteurs ! Par ailleurs, beaucoup d'observateurs s'interrogent sur la série de convocations au Parlement haïtien depuis quelques jours. Est-ce une manoeuvre visant à bloquer l’élan, s'il y en a, du nouveau gouvernement ? Attendons la suite.