La grogne sociale a connu jeudi dernier un de ces épisodes qui souvent met fin aux mouvements les plus légitimes. Des jeunes, portant l'uniforme des écoles publiques, ont été filmés en train d’assaillir un établissement privé congréganiste. À coups de pierre, leurs revendications chantées comme des cris de guerre, les protagonistes ont fait feu de tout bois pour démolir la barrière de cette école du Bois-Verna. Dans la vidéo qui circule, quelques minutes plus tard, c’est le porte-parole d’un des syndicats d’enseignants, Josué Mérilien, qui tente, maladroitement, d’expliquer l’inexplicable. Le professeur se met du côté des élèves. En quelques mots, il enlève toute légitimité au mouvement des écoliers. Depuis des semaines, ces derniers manifestent pour réclamer le retour en classe de leurs professeurs. Ces derniers sont en grève pour réclamer arriérés de salaire et tutti quanti. Les élèves, victimes de leur absence, s’étaient fait alliés de la cause des enseignants du secteur public. En essayant de supporter le trouble de brigands écoliers, Mérilien a enlevé le voile de la colère légitime qui enrobait le mouvement pour brandir le drapeau de la déraison. Les élèves ont peur pour leur avenir. Ils dénoncent ces semaines perdues qui ne leur seront jamais restituées. Les profs réclament ce qui leur est dû. La sueur de leur front et le fruit de leur espérance. Mérilien a jeté tout cela aux orties. Un professeur de philosophie se doit de mieux défendre sa cause, si la cause vise le meilleur pour l’école. En ces temps de grogne, exacerber la peur ne peut déboucher sur rien de bon, Monsieur le professeur. Entre dimanche et lundi, c’est une autre peur qui s’est abattue sur la capitale. Celle des balles perdues, puis celle de la mort froide et implacable d’un jeune médecin. Des morts par balle. Des attaques à main armée. Des braquages. Puis toutes sortes de rumeurs relayées par les réseaux sociaux. Le temps de démêler le vrai du faux, une vraie mauvaise nouvelle chassait une fausse information. Personne n’a fait le compte des blessés et des cadavres. Depuis des jours, insidieuse, la peur prend forme dans le silence complet des autorités. Comme si la flamme de l’insécurité doit s’éteindre d'elle-même. Rien pour rassurer. Pas un mot. Pas une action. Sinon les cortèges, sirènes hurlantes et vitres opaques, qui filent plus vite. Les chefs sont lâches. Ils se mettent à l’abri. Les Port-au-Princiens sont livrés à eux-mêmes. La peur alimente la grogne.