L’entente parfaite a été trouvée pour escroquer les automobilistes et autres consommateurs de produits pétroliers en Haïti, s’accorde à dire plus d’un. « L'État, en commandant de l’essence de mauvaise qualité à travers PetroCaribe, les compagnies pétrolières en acceptant de vendre la mauvaise qualité pour de la bonne, font de l’escroquerie. On nous vend nominalement de la gazoline 95 alors que c’est de la 86, voire de la 84 qui est disponible », a pesté un important importateur de véhicules de la place sous le sceau de l’anonymat.
« L’essence est de mauvaise qualité. Elle a trop de plomb, trop de souffre, trop d’adjuvants et souvent à la pompe ce qu’on nous vend est mélangé à du diesel ou au kérosène à cause du différentiel de prix qui encourage les mélanges. Ni l’État ni les compagnies ne font de contrôle de qualité. Au final, les moteurs des génératrices et des voitures sont abîmées, au minimum les injecteurs ne durent pas, les ''pompes gaz'' non plus », balance-t-il.
« Le problème au niveau du diesel, a expliqué un autre dealer automobile, est la haute teneur en souffre qui abîme les culasses et les pompes à injection. Les moteurs des véhicules pré-2009 s'adaptaient plus ou moins à ce fuel parce que fabriqués avec des alliages de métaux. Une fois rongés, les culasses, les pistons et têtes de cylindre étaient envoyés à des ateliers de resurfassage pour être alésés. Les nouveaux moteurs plus légers en aluminium ne peuvent être alésés ».
« La mauvaise qualité de la gazoline cause de graves problèmes aux véhicules plus récents aussi. Pour arriver à des performances acceptables, une proportion hors normes d'additifs est ajoutée à la gazoline. Le risque avec ces additifs en trop grande proportion est qu'ils présentent un problème de santé publique. Ce sont des éléments cancérigènes », a-t-il dit.
Le choix de l’État d’accepter une essence de mauvaise qualité du Venezuela et de tenir les consommateurs dans l’ignorance a un coût. « Nos gouvernements successifs ne comprennent pas le coût économique et social d'avoir à importer de l'essence de basse qualité. Ce n'est pas seulement l'automobile qui est affectée, mais toutes les génératrices modernes. Le perdant est le consommateur haïtien qui doit changer sa voiture neuve plus tôt que prévu, dépenser énormément d'argent pour l'entretien de son véhicule (perte de devises pour Haïti) financé par les banques à coût de grands sacrifices, remplacer leurs génératrices qui ne peuvent fonctionner avec ces essences. On peut dire que le consommateur haïtien est abusé par celui qui devrait le protéger, le gouvernement », a regretté, lui aussi off the record, un responsable de Appolo Motors, interrogé par le journal.
« L’État et les compagnies pétrolières ont la responsabilité de fournir aux usagers du carburant de qualité qui protège leurs investissements et à la population un produit non nocif à la santé. C’est un défi. Mais c’est surtout un devoir moral envers la population », a confié au journal Réginald Boulos, patron de la AutoPlaza.
La situation est « très inquiétante », a estimé Carl-Fréderic Behrmann en référence à la mauvaise qualité de l’essence. « L’association des importateurs de véhicules à moteur (AIVM) fait tout son possible pour encourager l'importation d'un carburant de meilleure qualité. C'est indispensable pour le futur des moteurs en Haïti », a indiqué Carl-Fréderic Behrmann, de Behrmann Motors.
Le président de l’Association des importateurs de véhicules à moteur (AIVIM), Laurent Tesserot, de Automeca, a indiqué que « le problème de la mauvaise qualité » de l’essence était connu. Il n’y a plus « d’incertitude » à ce niveau. C’est un problème auquel tous les concessionnaires sont confrontés à un moment ou à un autre. « La qualité est définitivement en dessous des normes », a souligné Laurent Tesserot, estimant que, dans le meilleur des cas, le moteur perd de sa performance, au pire des cas, le propriétaire perd son moteur.
Les pompes à essence, donc, les distributeurs, sont les interfaces des clients. « Encore une fois, nous rappelons que les membres de l'ANADIPP constituent le dernier maillon de la chaîne de distribution. Nos membres, qui sont des détaillants, sont tous affiliés aux compagnies pétrolières, importatrices et distributrices en gros. Nous vendons le carburant qui nous est livré par ces dernières », a confié au journal David Turnier, le président de l’Association nationale des distributeurs de produits pétroliers (ANADIPP).
Il n’a pas souhaité faire de commentaires liés aux propos de ceux estimant que l’État escroque les automobilistes. « Nous n'avons aucun commentaire à ce sujet. Il vaudrait mieux vous adresser à l'Association des professionnels du pétrole (APP) et au ministère du Commerce », a indiqué David Turnier.
Le journal n’est pas rentré en contact directement avec Cédric Bouquety, président de l’Association des professionnels du pétrole (APP), mais a envoyé un e-mail à Luc Maiche, directeur général en Haïti de Dinassa/Rubis et à Fikret Hildiz, directeur de Total Haïti sur la mauvaise qualité de l’essence et les allégations d’escroquerie contre les consommateurs de produits pétroliers.
Sur le marché international, il y a « plusieurs qualités d’essence ». « L’acquisition de l’essence de cette qualité-là est un choix de l’État haïtien, dans le cadre des accords de PetroCaribe », a indiqué une source proche d’une compagnie pétrolière. « Le Venezuela ne veut pas vendre autre chose que cette essence-là à Haïti. »
« Comme le gouvernement subventionne le produit, il a intérêt à l'acheter le moins cher possible. À partir du moment où 50 % de la facture pétrolière est payée dans 20 ans dans le cadre de l’accord PetroCaribe, c’est de la trésorerie pour l’État.Tant que PetroCaribe existera, je ne vois pas comment le gouvernement pourra faire autrement », a expliqué cette source qui souligne que même si c’est compliqué, il est possible d’importer de l’essence de meilleure qualité pour les véhicules récents et autres.
Le Venezuela fournit à Haïti le carburant qu’il produit dans le cadre d’un accord de financement international. Le Venezuela ne peut pas produire une « qualité fine, fine » , a confié au journal le ministre de l’Économie et des Finances Jude Alix Patrick Salomon. Il n’y a pas de volonté de « tromper » les consommateurs. « On paie le prix coûtant le carburant qui est livré. Il n’y a pas de transaction sous la table pour acheter du sucre rouge à la place du sucre raffiné et empocher le reste de l’argent. »
Le MEF explique
L’État ne contribue pas à escroquer ? « Mais non. Ce serait comme le serpent qui se mord la queue », a expliqué le ministre, qui souligne qu’utiliser sciemment un carburant nocif pour son vehicule impliquerait l’achat de pièces, la mobilisation de devises et le renforcement du déséquilibre de la balance commerciale. «J’ai parlé à mes supérieurs hiérarchiques de la nécessité d’établir un laboratoire pour contrôler entre autres la qualité du gaz. Dans ce contexte, on parlait d’un super premium ou d’un premium qui aurait les qualités d’un gaz totalement raffiné. Il faudra qu’on l’achète impérativement hors Venezuela », dit Jude Alix Patrick Salomon.
La gazoline de meilleure qualité achetée sur le marché spot, mélangé dans les cuves avec celle en provenance du Venezuela, fait varier l’indice d’octane, a-t-il expliqué. Ce sont des problèmes qui datent de dix, de quinze ans qui doivent être résolus, a expliqué Jude Alix Patrick Salomon, soulignant que le problème de qualité du carburant ne date pas hier. « La qualité du carburant a toujours été différente de celle de la République dominicaine. Depuis l’époque de Shell, je savais que c’étaient des aditifs que l’on ajoutait au carburant », a indiqué le ministre.
« Le BMPAD n’a pas commandité cette étude dont il ignore l’objectif. De plus, le Bureau de monétisation n’a pas accès à un tel document. Il note que le journal n’a mentionné nulle part dans l’article l’origine de cette « étude » ni la période prise en compte », a répondu le bureau de communication du BMPAD à une demande de commentaire. Le bureau de communication a fait référence à un article publié à la une la veille sur une étude établissant la mauvaise qualité de l’essence. Interrogé sur l’existence d’étude de qualité menée ou commanditée par le BMPAD, entité qui place la commande pour l’importation de carburant, l’interlocuteur du journal a indiqué que « la Petroleos de Venezuela SA (PDVSA), qui est la compagnie pétrolière appartenant à l’État vénézuélien qui vend à l’État haïtien les produits pétroliers, répondra sous peu à cet aspect de la question ».
Dans le cadre du programme PetroCaribe, l’État haïtien a accumulé une dette de plus de 2 milliards de dollars américains. L’utilisation de ces fonds par plusieurs administrations depuis 2007 est l’objet d’une seconde enquête parlementaire de la commission Éthique et Anti-Corruption du Sénat de la République. Dans le cadre de cet accord, les projecteurs sont mis très rarement sur la qualité de l’essence et du coût payé silencieusement par des automobilistes classés dans la catégorie « ils n’ont pas à savoir ».
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