Florence Jean-Louis Dupuy, c’est d’abord une femme qui aime son pays. « Je transpire l’odeur d’Haïti par toutes les fibres de mon corps. Même si je suis à l’extérieur depuis un an, malgré l’état du pays et les départs en masse, je crois que ma vie, ma mission sont en Haïti », avance-t-elle pour justifier la nécessité de ce premier chapeau. Celle qui a guidé certains des comédiens les plus talentueux de cette décennie, Cynthia Jean Louis, Myria Charles, Gaëlle Bien-Aimé, Garihanna Jean-Louis, est née et a grandi à Port-au-Prince.
Elle se rappelle de cette enfance heureuse dans une famille typique haïtienne relativement aisée. Son père, originaire de Bainet, fils de paysans et de grands propriétaires terriens, fut commerçant, puis député de cette ville à un moment. Sa mère, quant à elle, vient d’une famille capoise d’intellectuels. Un mélange qui va grandement influencer la femme qu’elle est à présent. « J’ai grandi dans cette famille où il y a avait toute cette dualité, le choc des préjugés de couleur et d'autres contradictions du milieu haïtien. Mon père était de teint noir, ma mère, une mulâtresse. La famille de cette dernière était très condescendante par rapport à celle de mon père qui d’ailleurs les faisait vivre. Cette famille m’a toujours aimée, adorée, choyée, mais je sais que les préjugés étaient là. Ma grand-mère maternelle, qui était tellement du Nord, a modelé la femme que je suis devenue. Une femme qui a toujours eu un élan de révolutionnaire, un élan de justicière », raconte Florence Jean-Louis, qui est néanmoins reconnaissante de cette aïeule qui récitait des classiques tels que "Paul et Virginie", "Roméo et Juliette" à longueur de journée et qui lui a communiqué le goût des lettres.
À l’école, Florence Jean-Louis, qui a hérité du teint de son père, va aussi faire face au problème du colorisme. « Je me suis toujours opposée à cela », dit l’ancienne élève des sœurs de Sainte-Rose de Lima. Elle n’hésite pas à poser des questions, à faire des réclamations, à déranger l’ordre établi. « À l’école, j’étais un peu comme un éléphant dans un magasin de faïence. Ces petites frustrations qui venaient de mon enfance me faisaient remettre en question beaucoup de choses. J’étais celle qui portaient les causes, les miennes aussi bien que celle des autres. Je n’hésitais pas à lever la voix pour dire « ce n’est pas normal de faire telle ou telle chose. Je restais polie, mais je me défendais », raconte-t-elle.
Toutefois, madame ne sera pas avocate. Une fois les études classiques bouclées, elle se dirige vers l’INAGHEI et l’École Normale Supérieure. Elle fait aussi un pré-passage en médecine pour plaire à son père, mais très vite, se ravise. « Mon père voulait que je sois médecin. Je me rappelle qu’il m’avait promis une voiture si je m’y inscrivais. J’ai honte de le dire maintenant, mais j’ai tenté le coup (rire). Mais dès les premiers jours de préfac, j’ai su illico que cette chose-là n’était pas pour moi. Je n’y suis pas retournée. Moi, j’ai toujours voulu enseigner, être actrice et m’occuper d'activités culturelles. C’est parce que j’ai été une actrice frustrée qui n’a jamais su trouver les bons rôles que je suis devenue metteure en scène. Au fond, ce que mon père voulait pour moi, c’est que je sois autonome ; je m’y suis attelée. »
L’éveil
Adieu médecine ! La jeune Florence, amoureuse du beau et de la culture, se consacre à des études en sciences sociales en 1983. L’École Normale Supérieure (ENS) va provoquer un vrai éveil chez elle. « La petite fille qui était dans une bulle, chez les sœurs à Lalue est tombée sur certains ouvrages et a découvert le monde et ses injustices. J’ai découvert l'ampleur des discriminations sociales, la misère qu'il y avait dans ce pays. À côté d’elle, les problèmes de couleur étaient bien pâles ». À lire Marx, Hegels, ces ouvrages interdits durant la dictature ; à côtoyer des professeurs qu’elle qualifie d’extraordinaires, sa conscience sociale s’affine et l’envie de s’engager prend chair chez cette jeune femme qui avait grandi dans une demeure où le mot politique était tabou. « L’ENS, c’était un vrai bouillon intellectuel. J’avais des professeurs tels que Guy Alexandre, Victor Benoît, Yannick Lahens… Il y avait des débats, des discussions qui étaient tellement riches et passionnantes que je me sentais vivre. Avant cela, je ne comprenais même pas que c’était choquant que Duvalier soit là à vie. Je trouvais cela normal à la limite. C’était l’ordre établi, je n’avais connu que cela et je n’imaginais pas autre chose… Mais là, je me sentais prête pour la révolution », dit-elle avec fougue.
La voilà donc participant à des mouvements étudiants visant à renverser le régime dictatoriale des Duvalier !!! Elle distribue des tracts contre le régime à l’insu de sa famille et de son mari, bien entendu. Celle qui fréquente un atelier de théâtre à l’Institut Français est toute métamorphosée. Elle ose même jeter des tracts sur le cortège présidentiel une fois.
À la grande marche des femmes le 3 avril 1986, après le départ des Duvalier, on l’y retrouve aussi. « Bien sûr ! Bien sûr ! », comme si c’était de la plus grande importance. « Mais ce qui m’a déçue après, c’était que la plupart des organisatrices de cette marche, à peu d’exception près, se soient toutes retrouvées dans des gouvernements de transition. C’est ce qui m’a fait prendre mes distances avec le mouvement féministe en Haïti. Pas avec le féminisme, précise-t-elle néanmoins. Depuis, madame préférera faire cavalier seul, n’appartenant à aucun groupe en particulier, mais s’assurant de porter un point de vue féministe dans toutes ses créations.
Une vie de théâtre
Le théâtre a été la pierre angulaire de la vie de cette actrice, qui a pris le goût des planches sur les bancs de l’école même. Mona Guérin qui décèle son talent, la fait jouer dans « Les oiseaux de ces dames », un texte mis en scène par Gladys Wagner. Elle a 15-16 ans quand elle commence à jouer avec les plus grands noms du théâtre haïtien Paulette Poujol-Oriol, Denise Petrus, Louis Hall, Pia Wagner.






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