Adoptée comme véhicule linguistique officiel par les pères de l’indépendance haïtienne et imposée par eux, la langue française dans laquelle ont été rédigés l’acte même de cette indépendance et tous les autres documents politiques du jeune État n’a eu droit de cité qu’à cette imposition délibérée. Le pragmatisme de ces nouveaux dirigeants fraîchement parvenus (au propre comme au figuré) au timon de l’État leur imposait un instrument déjà existant, auréolé de surcroit du prestige de langue dominante, parlée par les maîtres d’hier, d’une « supériorité », par opposition, à ce qui était perçu à l’époque comme un patois, une langue dégénérée, corrompue, « parlée » par des êtres inférieurs, hier encore asservis dans la Saint-Domingue esclavagiste. Mais en tant que langue dominante, véhiculée par une infime minorité de privilégiés, la langue française n’avait pas vocation à être un instrument d’échange neutre entre des locuteurs socialement et économiquement inégaux. Depuis les travaux des linguistes et sociolinguistes Pierre Bourdieu, Charles Ferguson… on sait que les langues ne sont pas, en soi, innocentes, étant les lieux d’expressions des rapports socio-économiques de domination de classes et de la survivance diglossique,[1] sur les « marchés linguistiques », comme ceux des sociétés post-coloniales. On en déduit que loin d’être exclusivement une réalité en soi, une « structure purement interne », essentiellement linguistique comme le conçoivent les structuralistes, elles peuvent constituer aussi des éléments et facteurs de prestige rentables, des capitaux générant socialement, culturellement et économiquement des plus-values.
Comme toute langue dominante, la langue française a un rapport à l’idéologie dans le sens qu’elle est le lieu et le facteur d’une « représentation », d’une perception avantageuses, d’une mythologie, en un mot d’une idéalisation dans le cadre d’un système de valeurs imposées socialement. Elle a toujours fait depuis le 1er janvier 1804 l’objet d’une surévaluation très peu liée, comme on se plait à le croire, à des facteurs qui lui sont internes, constitutifs, mais à des facteurs externes qui connotent le séant, le convenable et l’admirable, lui donnant cette auréole idéologique qui fait passer la forme avant le fond, la façon de dire avant le dire, l’écorce des mots avant leur contenu. La langue comme idéologie oriente la perception du réel qu’elle transfigure et dont elle « normalise » les manifestations et les aspects les plus saugrenus. On ne compte pas les politiciens, les mendiants, « beaux-parleurs » atteignant leurs objectifs parce que sachant préalablement profiter du fait qu’ils savent qu’ils ont en partage avec les destinataires de leurs discours le « pouvoir symbolique de la langue légitime. »





Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.