Je suis toujours à Livres solidaires Haïti. C’est une librairie sociale de la rue Grégoire où on peut trouver des livres usés à un prix très bas. Le silence est parfois troublé par le gazouillis des oiseaux, une voix grave ou la chute d’une branche d’arbre. Il y a du café, un café qui a vraiment un goût de café. Les gens se parlent à voix basse, comme on parle aux morts dans les cimetières. Une dame s’approche de moi, un sourire au coin des lèvres. Je souris aussi. J’aime bien jouer à ces petits jeux avec les inconnus. Tu m’as oublié, dit-elle. Mais oui, lui dis-je, j’ai vu tant de visages dans cette librairie. Je viens ici depuis plus de huit ans, et puis n’oublie pas qu’il n’y a pas seulement le visage des libraires et des clients, il y a aussi celui des écrivains. Parfois, je rêve que Camus, Sartre et Kipling discutent dans la pénombre de cette salle. Les rêves sont utiles parce qu’ils sont libres. Les lieux encombrés de livres sont plus mystérieux qu’une chambre hantée. J’étais venue ici en décembre, tu m’avais proposé de lire bien vite Soie d’Alessandro Baricco. Ah ! J’ai cette manie de proposer aux gens des livres que je n’ai pas encore lus. Une ombre de suspicion traverse son regard. C’est un livre qui m’a beaucoup aidée. Les livres nous aident toujours dans la vie, madame. Je te propose Lettre à un jeune poète de Rainer Maria Rilke. Rassure-toi, je l’ai lu il y a cinq ans.

Ce que j’aime dans cette librairie, c’est que les livres ne sont pas classés. On peut trouver Henry Miller à côté de François Cheng, Baudelaire tout près d’Edgar Allan Poe. Il y a des hasards ici qui attirent mon attention. Baudelaire a traduit plusieurs livres de Poe : Histoires extraordinaires, Histoires grotesques et sérieuses, Aventures d’Arthur Gordon Pym et Eurêka. Baudelaire a permis à Edgar Allan Poe d’avoir une grande reconnaissance en France et même dans le monde. Poe, voisin de Baudelaire dans cette minuscule librairie, ce n’est pas du tout bizarre, non ? J’ai lu quelque part que tu écris pour Le Nouvelliste. J’ai même écouté un podcast que tu as animé. Tu recevais un romancier. J’ai aimé ses propos, c’était bien. Mais il parlait sur un ton tellement sérieux. Il n’a pas ri, aucune anecdote. Comme s’il était furieux. J’aime quand les gens rient dans les podcasts. La littérature est une chose sérieuse, on ne peut pas parler littérature en riant. Je connais un ami écrivain qui fume une cigarette avant de parler de Miller, de Don Quichotte ou de quoi que ce soit… Il y en a qui boivent du café fort, d’autres, une tasse de thé vert ou une bière à la manière de Truman Capote. On peut parler littérature en faisant tout ça, mais jamais en riant. Imagine qu’on te parle de Beloved ou de Si c’est un homme de Primo Levi.