Dans une atmosphère tendue, marquée par un black-out général- sauf au centre-ville qui a eu un peu d’alimentation- et dans une ville aux multiples blessures visibles, Cap-Haïtien a été le théâtre, dimanche 18 mai 2025, des cérémonies officielles commémorant le 222e anniversaire de la création du drapeau haïtien. Si la solennité de l’événement s’est manifestée à travers la messe traditionnelle et les discours protocolaires, la réalité du terrain — faite de colère, d’abandon et de misère — a rapidement rattrapé les festivités.
La journée a débuté par une messe solennelle, le traditionnel te deum, célébrée en la cathédrale Notre-Dame du Cap-Haïtien, en présence d’une impressionnante délégation officielle. Les membres du Conseil présidentiel de transition (CPT), Fritz Alphonse Jean, Emmanuel Vertilaire, Frinel Joseph et Régine Abraham, étaient présents aux côtés du Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et de plusieurs membres de son cabinet. Les autorités locales, dont la mairesse du Cap-Haïtien, le délégué départemental, les vice-délégués ainsi que des directeurs d’écoles accompagnés de leurs élèves, ont également répondu à l’appel.
Dans une homélie empreinte de gravité, l’archevêque métropolitain du Cap-Haïtien, Monseigneur Launay Saturné, a tenu à rappeler aux autorités leur devoir fondamental : celui d’assurer la sécurité de la population. « Le peuple vit dans la peur. Des quartiers entiers dans la zone métropolitaine sont devenus des zones de non-droit. L’avenir des jeunes est menacé. Beaucoup de territoires sont perdus et abandonnés, car des bandits y sèment la terreur », a-t-il lancé avec solennité, dénonçant l’incapacité de l’État à protéger ses citoyens.
Mais la cérémonie n’a pas échappé à l’expression de la grogne populaire. Des militants et enseignants, pancartes en main, ont tenté de pénétrer dans l’enceinte de la cathédrale pour faire entendre leurs revendications. Cette intrusion a dégénéré en incident regrettable : une altercation entre policiers et professeurs a éclaté à l’entrée même du lieu saint. Un professeur et un policier en sont venus aux mains, ternissant l’image d’un événement qui se voulait rassembleur.
Après la messe, la délégation officielle s’est dirigée vers la Mairie du Cap-Haïtien pour un dîner d’État accompagné de discours de circonstance. Toutefois, l’atmosphère y était loin d’être apaisée. Des cris de protestation ont fusé de la foule. Les manifestants, de plus en plus bruyants, ont interrompu à plusieurs reprises le discours d’ouverture de la mairesse Yvrose Pierre. Certains scandaient « Aba le CPT ! », rendant l’écoute presque impossible.
Malgré cette cacophonie, la mairesse a tenu à dénoncer l’inaction du pouvoir central à l’égard de sa commune : « Je dois le dire avec franchise : notre ville, comme tant d’autres communes du pays, est trop souvent oubliée, négligée, alors même qu’elle assume des responsabilités colossales avec des moyens dérisoires. Le traitement réservé aux collectivités territoriales est inacceptable. »
Le moment le plus tendu de la journée fut sans doute l’intervention du président du CPT, Fritz Alphonse Jean. Pris à partie par une foule agitée, il a interrompu la lecture de son discours pour s’adresser directement aux protestataires : « Tout le monde présent ici sait qui a armé les jeunes de Port-au-Prince pour nous amener là où nous sommes. Tout le monde le sait ! Personne ne peut bluffer ! Et vous connaissez les noms des personnes qui vous mettent dans cette situation », a-t-il lancé, d’un ton ferme, avant de reprendre son discours officiel.
Le président du Conseil présidentiel de transition (CPT) a dressé un tableau sombre de la situation du pays avant de déclarer : « Le CPT donne l’assurance que d’importantes ressources seront mobilisées pour mettre fin à l’insécurité. Nous sommes en guerre contre des individus, tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays, qui cherchent à faire d’Haïti un corridor pour le trafic de drogue. Nous menons ce combat avec détermination ! Aux habitants de Pacot, Carrefour-Feuilles, Croix-des-Bouquets, Savien, Petite Rivière, et d’ailleurs : votre souffrance prendra fin. Nous travaillons sans relâche pour y parvenir. »
Mais au-delà des tensions, c’est l’état de délabrement de la ville, perceptible dès ses portes d’entrée, qui a frappé de nombreux visiteurs. Les routes menant aux entrées Est et Sud du Cap-Haïtien sont bordées d’ordures en décomposition, de canaux bouchés, de carcasses de véhicules abandonnés et d’un flot nauséabond d’eaux stagnantes. À Cité Lescot, Haut-du-Cap, ou encore Carrefour Saint-Philomène, l’insalubrité saute aux yeux, contraste saisissant avec la symbolique patriotique du jour. Des enfants jouent au milieu des détritus, des vendeurs ambulants se battent pour un espace dans un environnement impropre, tandis que les passants détournent le regard, impuissants.
La journée s’est clôturée dans une ambiance empreinte de joie et de fierté par les traditionnels défilés des écoliers qui ont animé les principales artères de la ville. Habillés de leurs uniformes soigneusement préparés pour l’occasion, les élèves ont défilé au rythme des fanfares scolaires sous les regards admiratifs des passants. Parents, curieux et autorités locales se sont mêlés à la foule pour applaudir ces jeunes, porteurs d’espoir et d’avenir, dont l’enthousiasme témoignait d’une profonde motivation à célébrer cette fête annuelle devenue un véritable symbole d’unité et de résilience.






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