J’emprunte l’expression à Antonio Gramsci, un penseur marxiste italien de la première moitié du siècle dernier. Selon Antonio Gramsci, il n’existe aucune activité humaine (religion, politique, économie, etc.) de laquelle on peut exclure toute forme de participation intellectuelle. De son point de vue, d’une manière ou d’une autre nous sommes tous des intellectuels, dans la mesure où nous avons tous la capacité de juger et de penser le monde. Cependant, pour Gramsci, si la fonction d’intellectuel ne se réserve pas seulement aux universitaires qui travaillent dans le domaine académique ou de la production de connaissance, nous ne jouons pas tous le rôle d’intellectuel dans la société. Pour lui, le rôle d’intellectuel est une fonction sociale et s’attribue à tous ceux dont la responsabilité est de communiquer et d’éduquer, y inclus les ecclésiastiques, les chefs d’entreprise et directeurs d’opinion de manière générale. Mieux encore, Gramsci observe que les intellectuels n’existent pas indépendamment des classes sociales qui les constituent et dont ils sont les dignes représentants. Autrement dit, chaque classe sociale donne naissance à ses propres intellectuels dont le rôle est de donner expression aux aspirations et intérêts du groupe social auquel ils appartiennent et s’identifient. Dans la perspective gramscienne, ceux qui, traditionnellement, jouent le rôle d’intellectuels dans la société, c’est-à-dire les membres du clergé, philosophes, professeurs, scientifiques, techniciens, avocats, juges, docteurs, journalistes, pour ne citer que ceux-là, ne sont pas aussi autonomes qu’ils voudraient le croire. Ils sont le produit du système en place et fonctionnent, même sans le savoir dans certains cas, comme des alliés sûrs des classes sociales dominantes. Dès lors non seulement Gramsci invite ces intellectuels traditionnels à se re-saisir et à rejoindre la lutte des masses, mais aussi appelle-t-il ces dernières elles-mêmes à produire leurs propres intellectuels, c’est-à-dire des personnes à même d’articuler les besoins, les convictions et les aspirations de classe des masses défavorisées. Dès lors la question se pose : qu’en est-il des pasteurs protestants haïtiens ? Comment exercent-ils leur fonction d’intellectuel auprès des masses protestantes ? Comment perçoivent-ils leur fonction d’intellectuels dans la société et participent-ils à la construction de la conception du monde des masses haïtiennes ou à l’articulation de leurs aspirations et intérêts de masse dans la société ?
Force est de constater que le leadership pastoral en milieu protestant haïtien fait de plus en plus l’objet de vives critiques et remises en question dans la société haïtienne. Presque chaque jour apparaissent sur les médias sociaux de nouvelles capsules, les unes plus dramatiques que les autres, mettant en scène les messages controversés proférés par les pasteurs Armel, Muscadin, Marco, Mackenson, et bien d’autres, tant en Haïti que dans la diaspora. On se souvient encore du tollé provoqué par les prises de position du pasteur Malaurie de la Salvation Church à New York contre la participation d’Emeline Michel à un concert évangélique de charité, ou des incriminations contre le pasteur Gregory Toussaint pour avoir déclaré qu’il est chrétien avant d’être Haïtien et que le pays ne pouvait se porter mieux lorsqu’on considère que le récit fondateur de la nation se fonde sur le sacrifice d’un animal aussi impur que le cochon. Qui n’a pas entendu les coups de colère de Bilolo Kongo, de Rudy Sanon, de Aissata Kamita et de bien d’autres, exposant presque quotidiennement la responsabilité des pasteurs protestants dans le renforcement du processus de mystification et de zombification des masses haïtiennes ? Qui ne rigole pas des vidéos satiriques de l’apôtre Amélito ou de Fritz Junior Odné utilisant l’humour, la caricature et l’ironie pour dénoncer les vices et les travers qui affligent un secteur religieux qui souffre de pertinence et semble sombrer de plus en plus dans le ridicule ?
Il ne fait aucun doute que ces remises en question du leadership pastoral protestant ont tendance à se renforcer avec l’aggravation de la crise sociétale contemporaine haïtienne et, parallèlement, la démocratisation des technologies de communication. Cependant elles ne sont pas nouvelles. Elles reflètent une longue tradition selon laquelle le leadership pastoral protestant haïtien est perçu comme un leadership réactionnaire, intransigeant, intolérant, obscurantiste et mal informé. En effet, on a souvent reproché aux pasteurs protestants haïtiens leur incompétence, leur style autoritaire, leur résistance au changement, leur étroitesse d’esprit, leur complicité dans le maintien de la situation de colonisation mentale, culturelle, de dépendance, de fragmentation sociale et d’apathie sociopolitique d’un pan considérable des masses haïtiennes. Si depuis quelque temps, par souci d’équilibre, certains veulent bien attirer l’attention sur des figures pastorales qui se sont illustrées par leur engagement sociopolitique à travers l’histoire du pays (Idson Saint-Fleur, 2018), il n’en demeure pas moins vrai que ces phénomènes de contestation mettent en lumière les contradictions des pasteurs protestants dans la société haïtienne et renvoient à la crise ou l’essoufflement du modèle traditionnel du leadership pastoral protestant dans notre milieu.





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