221 années plus tard, comment conjuguer les différences qui peuvent exister entre deux groupes qui inscrivent leur système d’action en des moments différents. Suivant la perspective de Mead dans sa théorie de l’interaction symbolique :» La réalité est considérée comme un ensemble de construits sociaux à partir de l’importance du système des symboles collectifs en œuvre ». Ce qui nous interpelle dans la conjoncture actuelle à saisir l’importance de la dynamique des symboliques. Pour Levi-Strauss , l’accent est mis sur « l’efficacité symbolique » quand la réalité est définie comme celle à laquelle on croit ; une fois qu’un certain nombre d’éléments sociaux s’objectivent sur ces bases, ils agissent comme de nouveaux systèmes d’influence » (Fischer.1987 :21).
Les générations nouvelles sont enclines à de nouvelles réalités inscrites dans la globalisation et de patrons uniformisés pour ce qui concerne le fonctionnement de la vie sociale, culturelle, politique ou économique. Toutefois la dynamique des systèmes culturels peut, sous l’influence des normes, traditions et valeurs, donner lieu à des changements de comportement. Il n’est pas évident que la réalité sociale doit être réduite à la réalité objectivée. Nous sommes encore aptes à donner une interprétation aux croyances et aux valeurs produites dans une société en se basant des processus sociaux comme des jeux symboliques qui facilitent cette opération.
Mais les valeurs se trouvent phagocytées dans des processus détournés qui alimentent l’effritement des idéaux de liberté du peuple haïtien. Les clases dominantes se mettent à la remorque des projets des organismes internationaux et des puissances occidentales qui contribuent à notre balkanisation à tous les niveaux. Le consensus est difficile à se réaliser sinon nous sommes légués aux intérêts supranationaux qui nous imprègnent une direction contraire aux principes fondateurs de l’Etat haïtien.
En effet, il convient de rappeler que l’Etat naissant d’Haïti du 1er janvier 1804 se définit dans une dynamique de déconnexion assimilée à une déglobalisation à l’ère du colonialisme et de l’esclavagisme comme modèles dominants. Le modèle contre-plantationnaire de l’époque compte parmi les alternatives par rapport à un système qui est à sa fin eu égard aux contradictions tant internes qu’externes existantes (Pierre, 2019). Le moment 1791-1805 peut être caractérisé de transition d’un ordre colonialiste et esclavagiste à une société coopérative inscrite dans la déconnexion. Ce qui relève d’une transition révolutionnaire qui se produit par l’insurrection armée des masses dans une typologie élaborée par T.L Kar et Ph C. Schimitter citée par Jean Baptiste (2011).
Aussi, durant la période (1791-1803), une unité s’est-elle réalisée autour des idéaux de liberté, d’égalité et de fratenité entre les différents groupes et fractions de classes sociales dans la colonie de Saint Domingue. La victoire du 18 novembre 1803 qui a culminé à la proclamation officielle de l’indépendance du 1er janvier 1804 revêt un sens marquant pour les différentes luttes menées plus tard telles celles de Goman (1807-1820), Mouvement de Praslin (1842-1843), Acaau (1867), les menées anti-occupation étasunienne des années 1930 et le mouvement de 1986.
Ainsi les droits à la santé, à l’éducation et aux loisirs se sont associés aux conditions de bien être pour lesquelles avait été justifiée la lutte pour la liberté. L’autogestion avait été aussi prônée à travers des élections sur les habitations. A se rappeler les repères fondamentaux tels sont l’anticolonialisme, l’anti-esclavagiste et l’antiraciste de la révolution haïtienne. Le dialogue fut une stratégie incontournable en ce moment historique crucial pour amorcer le processus révolutionnaire d’alors.
En effet, le dialogue a dominé les dissensions et antagonismes entre nouveaux libres, anciens libres, marrons et des immigrants blancs dissidents pour aboutir à l’évènement glorieux de l’indépendance haïtienne. Le dialogue, dans son fondement, se rapporte à la relation dialogique, soit le fruit d’une catharsis du peuple qui s’apparente à l’unité historique de peuple revendicatif. L’acte de dialogue suppose un positionnement critique et engage à l’égard d’une réalité à changer, à transformer pour se libérer de l’oppression”. Ainsi dans cette perspective, “la connaissance est ainsi indissociablement liée à la conscience de l’autre” (Orellana, 2005). Le projet de ruptures de 1791 concrétisé dans l’alliance de 1803 est bien révélateur comme modèle de relation dialogique.
Le consensus auprès des masses est un défi insurmontable d’où une situation chaotique généralement marquée de violences dans les luttes inévitables des groupes oligarchiques convoitant le pouvoir au prix d’intérêt rentier. Gilles nous a bien éclairé sur ce terme (Gilles,2012). C’est un Etat qui fonctionne comme une entreprise privée. L’effort qui consiste à garantir le bien-être et la participation politique de la population s’amenuise de plus en plus. Aussi le projet d’amendement controversé de la constitution hattienne de 1987 version française en témoigne-t-il avec la révocation du rôle des assemblées locales dans le choix des membres du conseil électoral permanent et des juges entre autres. Comment vouloir instituer un dialogue national quand l’autre est déconsidéré dans sa capacité de participation en guise d’une reconnaissance sociale.
Cependant les perspectives créatrices ne manquent pas notamment des approches anthropologiques novatrices de Casimir, Hurbon, Farmer voire Doura dans son anthropologie économique. Déjà Price Mars avait creusé ce problème dans « la vocation de l’élite » ce, pour interpeller la responsabilité citoyenne dans la construction nationale. Ce qui est repris sous un autre angle critique par Roumain dans « Gouverneurs de la rosée », soit un appel et une mobilisation au ralliement, tout en tenant compte des contradictions de classes. Aussi doit-on indiquer Pierre Charles qui a prôné l’idée de refondation nationale et déjà, dans la même lignée Marcel Gilbert dans son plaidoyer pour l’unité historique de peuple revendicatif en termes de pensée sociale et politique qui soutient une alternative de refondation. Le Dr Delpé soutient lui la perspective d’une conférence nationale souveraine qui est de l’ordre d’un plaidoyer politique.
Tout tend à se ramener à une appropriation de la valeur du bien commun et de la nécessité d’un dialogue national en vue de garantir la refondation économique, sociale et politique du pays. De plus en plus, le constat de l’Etat contre la nation est flagrant, pour Hurbon et Hector. Jusqu’à date, aucune option n’est assumée sinon de formules hybrides. Certains choix vivement contestés dus aux effets néfastes de déstructuration qui les accompagnent souvent sont dépassés par des pays grâce à la mobilisation et la participation citoyenne. Il convient de construire une médiation citoyenne apte à dépasser le modèle de l’Etat prédateur. La voie de transformation culturelle est à explorer dans le cadre d’une relation dialogique qui conquiert la reconnaissance de l’autre et pour investir dans l’entreprise de fondation nationale.
Finalement 1986 a marqué le renversement de la dictature des Duvalier. Dans ce dernier cas, la constitution haïtienne du 29 mars 1987 fut considérée comme un instrument de lutte pour la reconquête du droit à la participation politique du peuple haïtien et une résurgence des idéaux de 1791-1803.Les acquis constitutionnels consistent dans la consécration du projet de réforme agraire, le droit au logement, au travail, à la sécurité sociale, à l’éducation pour tous et à la santé entre autres. Haïti est déclarée une République coopératiste et souveraine avec un régime constitutionnel centré sur la participation de la population à travers les différentes assemblées territoriales au niveau des sections communales, des communes et des départements. Ces assemblées ont des tâches prioritaires dans le choix des juges, l’implication dans la définition et la préparation du budget national que ceux des collectivités locales. Elles participent aussi dans le choix des membres du Conseil Electoral Permanent.
Le créole est reconnu comme langue nationale et celle qui soude tous les Haïtiens. Le vodou est considéré formellement comme religion. Il s’agit suivant cette constitution de l’institutionnalisation d’un régime semi-parlementaire pour contrer des ambitions autoritaires issues historiquement du présidentialisme. Des institutions indépendantes sont définies pour garantir la liberté dans les décisions, telles le Conseil Electoral Permanent, la Cour Supérieure des Comptes et du Contentieux Administratif, l’Office de Protecteur du Citoyen, la Commission de Conciliation et l’Université d’Etat d’Haïti.
Aujourd’hui misons- nous sur la promotion de l’éducation pour tous, la garantie du droit à la santé, à la sécurité sociale, au logement, aux loisirs, au travail et à la réforme agraire tout en préservant l’exercice des principes fondateurs de liberté, d’autodétermination de peuples, de souveraineté, d’Etat cooperatiste, la participation politique. La nouvelle perspective est de nous centrer sur « l’efficacité symbolique » quand la réalité est définie comme celle à laquelle on croit ; une fois qu’un certain nombre d’éléments sociaux s’objectivent sur ces bases, ils agissent comme de nouveaux systèmes d’influence » (Fischer.1987 :21). Tout cela s’inscrit dans une dynamique des imaginaires pour approprier l’Ideal de liberté de nos ancêtres au prix de leur union au-delà de leurs dissensions.
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