Dans les sociétés fragilisées par les crises politiques, institutionnelles et sécuritaires, les universités demeurent souvent parmi les derniers bastions de rationalité, de savoir et d’espérance collective. Les attaques symboliques dirigées contre elles ne sont donc jamais anodines : elles traduisent fréquemment des tensions plus profondes liées à la lutte pour l’autorité morale et intellectuelle au sein de l’espace public.
C’est dans ce contexte que j’observe avec étonnement la manière dont certains segments de la presse nationale ont choisi de traiter l’information relative à l’octroi d’une subvention de 150 000 000,00 de gourdes par le ministère de l’Économie et des Finances (MEF) à l’Université Quisqueya. L’intensité des réactions suscitées par cette décision administrative contraste singulièrement avec la banalité juridique et institutionnelle de l’acte lui-même.
Il convient en effet de rappeler une évidence trop souvent occultée : l’État n’est pas seulement le garant de ses propres institutions publiques ; il est aussi le protecteur de l’ensemble des structures qui contribuent à la production du bien commun. Dans de nombreux systèmes éducatifs à travers le monde, les universités privées à vocation non lucrative participent pleinement à la mission nationale de formation et de recherche. À ce titre, elles peuvent légitimement bénéficier d’un soutien public lorsque les circonstances l’exigent.
À titre indicatif, l’ancien directeur du Fonds national de l’Éducation (FNE), Monsieur Jean Ronald Joseph, avait octroyé 100 000 000,00 de gourdes aux universités publiques régionales. Plus récemment, cette même institution a alloué 400 000 000,00 de gourdes à l’Université d’État d’Haïti. En décembre 2025, le FNE a également accordé 100 000 000,00 de gourdes aux Universités Publiques en Région (UPR). Il convient aussi de rappeler que le président Jovenel Moise a sollicité au profit de la Conférence des Recteurs et Présidents des Universités Haïtiennes (CORPUHA) une subvention de 360,000,000.00 de gourdes permettant à neuf universités membres de la CORPUHA d’accorder des bourses d’études à 1500 bacheliers issus des classes défavorisées à travers le pays. Bien que des universités membres de la Conférence telles que l’Université Quisqueya (UNIQ) et l’Université Technologique d’Haïti (UNITECH) n’ont pas été touchées de cette subvention publique. Ces précédents démontrent clairement que l’accompagnement financier des institutions universitaires par l’État relève d’une pratique établie et conforme à l’intérêt général. D’ailleurs, le décret du 11 mars 2020, aux termes de l’article 195, stipule clairement que les institutions d’enseignement supérieur et de recherche à but non lucratif sont habilitées à recevoir de manière équitable une aide financière de l’Etat.
Dans l’Haïti contemporaine, où l’insécurité chronique menace jusqu’aux espaces consacrés au savoir, soutenir une institution universitaire ne constitue pas un privilège accordé à un acteur particulier ; il s’agit d’un investissement dans la survie même de l’intelligence nationale. L’université, qu’elle soit publique ou privée, ne saurait être assimilée à une entreprise ordinaire : elle incarne une institution symbolique fondamentale chargée de produire et de transmettre les ressources intellectuelles dont dépend la reproduction sociale et culturelle de la nation.
L’Université Quisqueya s’inscrit pleinement dans cette tradition institutionnelle. Son statut de fondation à but non lucratif implique que les ressources générées par son fonctionnement sont réinvesties dans l’amélioration de l’offre de formation, le développement de la recherche et l’élargissement de l’accès à l’enseignement supérieur. L’administration de l’établissement a d’ailleurs précisé que la majeure partie des fonds reçus de la Primature a été redistribuée sous forme de bourses destinées à des étudiants issus de milieux précaires, notamment ceux vivant dans les zones les plus exposées de la région métropolitaine de Port-au-Prince.
Ainsi, ce soutien financier n’a nullement enrichi une structure privée ; il a contribué à renforcer la résilience d’une jeunesse que la crise nationale menace d’exclure durablement du champ du savoir.
Dès lors, une interrogation demeure : pourquoi un geste à la fois légal, cohérent et socialement utile a-t-il suscité un tel tumulte médiatique ?
Il apparaît difficile d’ignorer que ce débat excède largement la question administrative qui l’a déclenché. Dans l’arène politique haïtienne, marquée par la fragilité des institutions et la rareté des figures jouissant d’une crédibilité durable, certaines personnalités intellectuelles deviennent inévitablement des points de cristallisation des tensions collectives.
C’est dans cette perspective qu’il faut peut-être comprendre la cible implicite de la controverse : le recteur Jacky Lumarque.
Universitaire de formation, ancien responsable international, penseur du développement et promoteur infatigable de l’éducation, Jacky Lumarque s’est imposé au fil des années comme l’une des voix les plus constantes en faveur de la reconstruction intellectuelle d’Haïti. Son engagement dans la modernisation de l’enseignement supérieur et dans la formation de nouvelles générations de professionnels est largement reconnu, bien au-delà des frontières de l’Université Quisqueya.
Or, dans les sociétés traversées par l’incertitude politique, la visibilité intellectuelle peut devenir une forme de capital symbolique redouté. Lorsqu’un universitaire intervient dans l’espace public et assume des ambitions citoyennes ou politiques légitimes, il peut devenir la cible d’un processus de délégitimation empruntant les voies détournées de la suspicion morale.
Il ne s’agit plus alors de débattre d’idées ni d’analyser objectivement des décisions administratives ; il s’agit de fragiliser une figure publique en installant un climat de doute.
Aucun professeur d’université ne saurait rester indifférent face à une telle dérive. Défendre l’intégrité d’une institution universitaire et de ceux qui la dirigent ne relève pas d’un réflexe corporatiste, mais d’une exigence intellectuelle et civique. Lorsque la suspicion infondée remplace l’analyse et que la polémique supplante la rigueur, c’est la qualité même du débat démocratique qui se trouve compromise.
Dans un moment aussi critique de l’histoire nationale, Haïti a besoin de davantage de lucidité, de responsabilité et de respect envers ses institutions de savoir. L’université ne doit ni devenir l’otage des rivalités politiques ni servir de terrain aux stratégies de déstabilisation symbolique.
Dans ce contexte difficile de la vie nationale, l’université doit au contraire être protégée comme un bien commun fragile mais essentiel, sans lequel aucune reconstruction nationale durable ne saurait être envisagée.
Les Cayes
Frantz A. LUBIN,
Anthropologue,
Professeur à l’Université Publique du Sud Aux Cayes (UPSAC)
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