Estimé Professeur Hancy Pierre,
J’ai lu et relu, avec la plus grande attention et le plus grand plaisir votre article intitulé « Haïti-Le rara au cœur du Compas direct » paru dans les colonnes du journal Le Nouvelliste du 2 avril 2026. J’y ai relevé votre grand intérêt et votre souci manifeste pour apprécier, au-delà même du Konpa Dirèk du Maestro Nemours Jean-Baptiste, les démarches de nos groupes musicaux, depuis les réalisations du Grand Orchestre du Grand Maestro Issa El-Saieh et du Super Jazz des jeunes jusqu’aux tendances actuelles en passant par nos fameux mini-jazzs, d’inclure les rythmes et lignes mélodiques traditionnelles dans leurs répertoires. Un véritable tour de force que représente un tel article, tant le sujet est vaste, s’inscrivant dans une quête permanente d’identité haïtienne depuis les débuts de constitution de notre nation. La lecture de votre article m’avait suscité quelques réflexions que je partage publiquement avec vous.
L’on pourrait rattacher cette quête d’identité depuis les formulations de l’École de 1836 dans notre Littérature avec le Cénacle des Frères Nau. «La source d’inspiration est en nous et chez nous » proclamait en effet le Manifeste de l’École de 1836. Pour le Dr. Pradel Pompilus et le Frère Raphaël Berrou, ces écrivains ont jeté les bases de l’indigénisme haïtien. Cependant, cette recherche identitaire allait prendre un sérieux tournant avec la publication et surtout la réception de l’ouvrage du Dr. Jean-Price Mars, Ainsi parla l’Oncle, en 1928, c’est-à-dire en pleine période d’Occupation américaine. Le Dr. Jean-Price Mars y dénonçait l’imitation servile et aliénante des modèles et canons étriqués de l’Occident et cette volonté affichée par les élites du pays de renoncer à leur culture, de cacher même cette culture et de chercher à se construire (en vain d’ailleurs) une personnalité européenne. Ce que le Dr. Jean Price Mars qualifie de bovarysme culturel. Face à ce constat, le Dr. Price Mars recommandait fermement le retour aux sources culturelles haïtiennes dans ses manifestations les plus diverses : littérature, musique, religion, arts plastiques, traditions populaires…Ce, dans la construction permanente d’un corpus identitaire caractéristique d’une nation souveraine et inclusive. L’École indigéniste haïtienne allait se constituer dans cette mouvance avec les premiers travaux ethnographiques et la naissance de l’ethnologie haïtienne suite aux initiatives de M. Jacques Roumain en instituant le Bureau d’Ethnologie d’Haïti. Le tout, dans un contexte global marqué par les privations économiques dues aux effets de la Seconde Guerre mondiale (1939-1945) sur le pays et la campagne dite antisuperstitieuse, amorcée par le gouvernement de M. Louis-Léocardi Lescot et la hiérarchie alors bretonne de l’Église catholique. Suite aux articles des jeunes du journal La Ruche comme René Dépestre, Jacques Stephen Alexis, Gérald Bloncourt, Théodore Baker, il y eut une forte mobilisation populaire aboutissant à la chute du gouvernement de M. Lescot le 11 janvier 1946. Il en est surgi un fort mouvement démocratique et populaire avec notamment l’action des organisations de jeunes, d’étudiants, de la presse, des syndicats et de la Ligue Féminine d’Action Sociale (LFAS). Dans ce contexte de forte mobilisation, il y a eu l’accession de M. Léon-Dumarsais Estimé à la présidence du pays le 16 août 1946. Il y a eu retour du carnaval dans le pays, pratique qui était proscrite sous Lescot. Il y a eu l’Exposition universelle du Bicentenaire de la ville de Port-au-Prince avec de grandes manifestations culturelles puisées dans le folklore national. Les Port-au-Princiens allaient découvrir le Jazz des Jeunes et une voix unique et charmante qui est celle de la célèbre chanteuse et guitariste Lumane Casimir. Il y a eu une forte renaissance culturelle dans tous les domaines : littérature, peinture, musique, sculpture, théâtre…Un auteur comme Selden Rodman parlait même de « renaissance d’Haïti » en considérant notre peinture. C’était le foisonnement de l’indigénisme dans tous ses apprêts. Nous avions eu la fondation et le fonctionnement des orchestres Septentrional, d’Issa El-Saieh, du Jazz des Jeunes du Maestro René Saint-Aude, du Ballet Folklorique d’Haïti, du Théâtre national avec les œuvres en créole de M. Félix Morisseau-Leroy, du Chœur Simidor. Les péristyles du culte vaudou, fermées et interdites sous la présidence de M. Lescot, avaient repris leurs activités avec des danses et des cérémonies très prisées par le public et les touristes qui s’y affluaient en masse. M. Michel Lamartinière Honorat allait trouver matière pour écrire son livre : Les danses folkloriques haïtiennes et Alfred Métraux son livre : Le vaudou haïtien. Milo Rigaud et son épouse Odette Menesson-Rigaud purent entreprendre leurs recherches sur le culte du vaudou haïtien.





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