À Port-au-Prince, certaines zones de non-droit sont imposées par les gangs, d’autres par un chaos environnemental. Carrefour Rita, situé dans la commune de Tabarre, en est un exemple flagrant. Depuis deux semaines, circuler dans ce carrefour représente un risque énorme. Même les motocyclistes avancent prudemment, les roues à moitié englouties, tandis que des camions tentent de se frayer un passage dans une eau stagnante qui recouvre la chaussée. À certains endroits, le niveau de l’eau atteint plusieurs dizaines de centimètres, ralentissant considérablement la circulation.
 
Ces derniers jours de pluie, Carrefour Rita offre le visage d’un espace urbain totalement abandonné à son sort. Un spectacle désolant en plein jour. On est même pas en mesure de jouer à la marelle, tant les pièges sont partout. 
 
L’eau de pluie, faute de drainage, transforme la zone en un marécage totalement submergé. L’eau boueuse et insalubre remplace les rares traces d’asphalte dans ce périmètre très fréquenté par des écoliers et menant directement à des institutions étatiques importantes, notamment la Direction de la Protection civile et des installations de la Police nationale.
 
Pour un groupe d’écoliers en uniforme tentant de se rendre à leur établissement scolaire à Delmas, ce mardi 21 avril, le cauchemar est bien réel. Entre la crainte d’être éclaboussés ou de tomber accidentellement dans l’eau, ils ont finalement opté pour une autre solution : rebrousser chemin et rentrer chez eux. Lorsque la situation se présente ainsi à Carrefour Rita, certains élèves perdent, contre leur gré, une journée de classe.
 
Une autre alternative consiste à emprunter l’axe passant par Carrefour Fleuriot pour atteindre Carrefour Gérald Bataille. Si Carrefour Fleuriot est moins exposé que celui de Rita, les embouteillages y sont cependant interminables.
 
Le trafic était particulièrement dense au Carrefour Rita ce mardi 21 avril. Ce dernier est devenu un axe incontournable en raison de l’inaccessibilité de la route de Sarthe, théâtre d’affrontements entre gangs pour le contrôle de territoires dans la partie nord de la capitale.
 
Sur place, une poignée de jeunes s’improvisent passeurs. Moyennant 50 à 100 gourdes, ils aident les usagers à traverser sans se mouiller les pieds dans cette eau visiblement contagieuse. Habitués aux lieux, ils savent où poser les pieds pour éviter les crevasses d’une chaussée fortement dégradée. Pour 100 gourdes, ils proposent de transporter les passagers sur leur dos. Ceux qui n’en ont pas les moyens doivent s’aventurer seuls, au risque de tomber dans des nids-de-poule ou des égouts dissimulés sous l’eau boueuse.
 
Des agents de police de la circulation, dépassés, équipés de bottes, tentent malgré tout de réguler la situation. Mais ils restent impuissants. À longueur de journée, des véhicules tombent en panne au milieu de l’eau. Ces vieux pick-up immobilisés deviennent une opportunité pour ces jeunes, les pieds dans l’eau, qui transportent les passagers d’un côté à l’autre.
 
 
Selon les constats sur place, cette inondation n’a rien d’un phénomène isolé. Elle est principalement causée par le manque d’entretien des infrastructures routières et par l’obstruction prolongée des canaux de drainage, envahis par des déchets solides depuis des années. Un engin lourd a bien été aperçu sur les lieux, mais les résultats restent peu satisfaisants.
 
Le long des routes, des amas d’ordures sont visibles, charriés puis bloqués par les eaux de pluie. Ce mélange de boue et de détritus transforme les rues en véritables marécages urbains.
 
Depuis plus d’une décennie, le même scénario se répète, au détriment des usagers et surtout des écoliers. Jointe par téléphone, Jocelyne Casimir, ingénieure civile ayant travaillé un certain temps au ministère des Travaux publics, évoque un problème structurel de drainage à l’origine de cette catastrophe à Carrefour Rita.
 
L’ingénieure explique que pour résoudre durablement ce problème, il est impératif de mener une étude approfondie et de mobiliser des ressources financières afin de mettre en place un système de drainage efficace permettant d’évacuer l’eau vers un bassin versant approprié.
 
« Le problème, c’est qu’on refuse d’investir dans des solutions durables. L’eau stagnante est l’ennemie de l’asphalte. Sans drainage, le problème persistera », a-t-elle déclaré, regrettant qu’en Haïti, les autorités privilégient souvent des solutions à court terme au lieu de s’attaquer aux causes profondes.
 
Le journal a tenté, en vain, de contacter un responsable de la mairie de Tabarre, une commune dont les infrastructures routières restent largement en deçà de celles de Delmas.