Les nouvelles orientations du GAFI rappellent une vérité simple : la lutte contre le blanchiment ne doit pas devenir un obstacle aveugle à l’inclusion financière. Pour Haïti et la Caraïbe, c’est une occasion de bâtir un système plus sûr, plus intelligent et plus accessible aux petites entreprises.
Il existe une manière de combattre le blanchiment d’argent qui finit par produire l’effet inverse de celui recherché. À force de demander trop, trop tôt, à des clients qui présentent peu de risque, les institutions financières peuvent repousser hors du système formel ceux qu’il faudrait précisément y faire entrer : petits commerçants, marchandes, ateliers familiaux, microentreprises, jeunes entrepreneurs, bénéficiaires de transferts, travailleurs indépendants et très petites entreprises.
C’est le cœur du message envoyé par le GAFI, le Groupe d’action financière, dans ses orientations publiées en juin 2025 sur l’inclusion financière et la lutte contre le blanchiment. Le GAFI ne dit pas aux pays d’être moins sérieux. Il dit plutôt qu’ils doivent être plus précis. Il invite les États, les banques, les fintechs, les institutions de microfinance et les superviseurs à appliquer les règles de manière proportionnée au risque réel, et non de manière automatique ou excessive.
Il faut expliquer les termes. Le KYC, pour Know Your Customer, signifie simplement « connaître son client ». C’est le processus par lequel une institution vérifie l’identité d’une personne ou d’une entreprise avant de lui offrir un service financier. La CDD, ou vérification du client, désigne l’ensemble des contrôles qui permettent de savoir qui est le client, ce qu’il veut faire, d’où viennent ses fonds, et si son activité présente un risque particulier. Ces contrôles sont nécessaires. Le problème commence quand on traite tous les clients comme s’ils présentaient le même niveau de risque.
Un petit commerçant qui souhaite ouvrir un portefeuille électronique avec un plafond limité ne présente pas le même risque qu’une société complexe qui déplace de gros montants à l’international. Une marchande qui veut recevoir des paiements numériques ne devrait pas être traitée comme une structure opaque liée à plusieurs juridictions. Une microentreprise qui vend localement, avec des volumes faibles et traçables, ne devrait pas être soumise dès le départ aux mêmes exigences qu’un client à haut risque. C’est cela, l’approche fondée sur le risque : regarder la réalité du client, du produit, du montant, du canal utilisé et du comportement observé.
Le GAFI insiste sur un point essentiel : l’inclusion financière et la lutte contre la criminalité financière ne sont pas opposées. Elles peuvent se renforcer. Plus les gens et les entreprises utilisent des services formels, plus les transactions deviennent visibles, traçables et contrôlables. À l’inverse, lorsqu’on ferme trop de portes, on pousse les activités vers le cash, l’informel et l’opacité. Le GAFI reconnaît même que l’exclusion financière peut devenir un risque pour l’intégrité du système financier.
Cette clarification est capitale pour la Caraïbe. Depuis plusieurs années, la région subit les effets du de-risking, que l’on peut traduire simplement par « réduction du risque par exclusion ». Cela arrive quand des banques ou des partenaires financiers préfèrent couper une relation, refuser un type de client ou éviter une région entière, non parce que chaque client est dangereux, mais parce que le coût de contrôle paraît trop élevé. La Banque mondiale a déjà averti que les petits pays à marchés financiers limités, notamment dans la Caraïbe, sont particulièrement exposés à cette logique. Elle rappelle aussi que rejeter des clients hors du système régulé peut réduire la transparence en déplaçant les flux vers des canaux moins visibles.
Le FMI a documenté le même phénomène dans la région. Des banques caribéennes ont perdu des relations de correspondance bancaire, c’est-à-dire les liens qui permettent à une banque locale de se connecter au système financier international pour les paiements, les transferts, le commerce et les transactions en devises. Même lorsque l’impact macroéconomique immédiat reste contenu, les coûts augmentent, certains services sont réduits, et certains secteurs perdent de l’accès.
Pour Haïti, l’enjeu est encore plus concret. Le pays n’a pas seulement besoin d’un système financier conforme. Il a besoin d’un système capable d’accueillir ceux qui produisent, vendent, transforment, transportent, épargnent et survivent dans l’économie réelle. L’IFC estime que le déficit de financement des MPME en Haïti atteint 2,5 milliards de dollars américains. Elle indique aussi que 49 % des petites entreprises sont sous-desservies et que les MPME emploient environ 80 % de la main-d’œuvre totale. En d’autres termes, l’inclusion financière des petites entreprises n’est pas un sujet marginal. C’est un sujet d’emploi, de productivité et de stabilité économique.
Les données sur l’inclusion financière montrent la profondeur du problème. Une étude de la Banque mondiale rappelle qu’en Haïti, seulement 27 % de la population avait accès à un compte auprès d’une institution financière formelle, 22 % disposaient d’un compte d’épargne ou de chèques, et 14 % avaient un compte de monnaie mobile. Le manque d’argent, les frais élevés et le manque de confiance figuraient parmi les principales raisons de cette exclusion.
La question documentaire est particulièrement sensible. Dans une étude de 2023 sur l’inclusion financière numérique en Haïti, la Banque mondiale a relevé que le manque de documents d’identité constituait une barrière majeure à l’accès aux services financiers numériques. Elle a aussi noté qu’à partir de décembre 2022, le durcissement des exigences KYC pour les portefeuilles électroniques a rendu cet obstacle plus lourd. Sa recommandation était claire : travailler avec les régulateurs pour créer une approche KYC fondée sur le risque pour les portefeuilles électroniques de bas niveau.
C’est précisément la réforme dont Haïti a besoin. Il ne s’agit pas de supprimer les contrôles. Il s’agit de les calibrer. Pour les clients à faible risque, il faut permettre des comptes simples, des portefeuilles électroniques à plafond limité, des produits d’entrée pour les microentreprises et des parcours progressifs. Le client commence avec un service limité. S’il veut des montants plus élevés, des fonctionnalités plus larges ou des opérations plus complexes, il fournit davantage d’informations. Le contrôle augmente avec le risque. C’est plus juste, plus efficace et plus intelligent.
Le GAFI lui-même explique que les mesures simplifiées de vérification sont possibles lorsque le risque est plus faible. Mais il précise aussi un point important : simplifié ne veut pas dire absent. Une diligence simplifiée reste une diligence. Elle peut inclure des plafonds de solde, des limites de transaction, une surveillance des opérations, une vérification graduelle et des mécanismes d’alerte. Ce n’est pas une porte ouverte à l’abus. C’est une porte d’entrée contrôlée vers le système formel.
Cette approche aurait une portée directe pour les MPME haïtiennes. Un petit entrepreneur pourrait ouvrir plus facilement un compte d’activité de base. Une marchande pourrait accepter des paiements numériques sans devoir affronter immédiatement une procédure conçue pour des entreprises beaucoup plus grandes. Un prestataire de services pourrait commencer à bâtir un historique financier. Une microentreprise pourrait progressivement accéder au crédit, à l’épargne, aux paiements formels et à une meilleure traçabilité de son activité.
Il faut aussi moderniser notre rapport à l’identité. Dans un pays où beaucoup de citoyens et d’entreprises vivent avec des documents incomplets, expirés, difficiles à obtenir ou difficiles à vérifier, une procédure trop rigide devient vite une machine à exclure. Cela ne signifie pas qu’il faut accepter n’importe quoi. Cela signifie qu’il faut prévoir des preuves alternatives fiables, des vérifications croisées, des outils numériques, des bases de données mieux interconnectées et des niveaux d’accès adaptés au degré de certitude obtenu.
Le même raisonnement s’applique à l’ouverture de compte à distance. Trop souvent, l’absence de présence physique est perçue comme un risque en soi. Or le GAFI a clarifié que les relations non présentielles ne sont pas automatiquement à haut risque lorsque des mesures de contrôle adaptées existent. Pour Haïti, où l’insécurité, le coût du transport, la faiblesse du maillage bancaire et l’éloignement géographique limitent l’accès aux agences, cette précision est essentielle. L’ouverture à distance, bien encadrée, peut devenir un outil d’inclusion, non une menace.
Mais cette transformation ne peut pas dépendre seulement des banques ou des fintechs. Elle doit être portée par le régulateur, les superviseurs et l’écosystème financier dans son ensemble. La Banque de la République d’Haïti, les banques commerciales, les opérateurs de monnaie électronique, les institutions de microfinance, les coopératives et les acteurs fintech devraient travailler autour d’un même principe : plus le risque est faible, plus l’entrée doit être simple ; plus le risque augmente, plus les contrôles doivent se renforcer.
Cela exige aussi une clarification réglementaire. Dans beaucoup de pays, les institutions financières sur-exigent parce qu’elles ont peur. Peur d’être sanctionnées. Peur d’être accusées de laxisme. Peur qu’un examinateur leur reproche une décision pourtant raisonnable. Quand le signal du superviseur est flou, l’institution choisit souvent la solution la plus défensive : demander plus de papiers, retarder l’ouverture, refuser le client ou ne pas servir le segment. Le résultat est une conformité qui protège l’institution, mais affaiblit le pays.
Haïti n’a pas besoin d’une conformité plus molle. Elle a besoin d’une conformité plus intelligente. Une conformité capable de distinguer un risque réel d’une simple pauvreté documentaire. Une conformité qui sait que l’informel n’est pas toujours criminel, mais qu’il devient plus dangereux lorsqu’il reste invisible. Une conformité qui comprend que faire entrer une MPME dans le système formel, même par une porte modeste, vaut mieux que la laisser fonctionner entièrement en cash.
Le débat doit donc changer de niveau. L’objectif n’est pas seulement d’éviter les sanctions internationales ou de satisfaire les standards du GAFI. L’objectif est de construire un système financier qui protège le pays tout en servant son économie réelle. Les petites entreprises ne doivent pas être vues comme des problèmes de conformité. Elles doivent être vues comme des acteurs économiques à formaliser, à accompagner et à faire grandir.
La véritable rigueur n’est pas dans l’excès. Elle est dans la précision. Contrôler tout le monde de la même manière peut sembler prudent, mais ce n’est pas toujours sérieux. Un système sérieux sait faire la différence. Il sait ouvrir avec prudence, surveiller avec méthode, renforcer les exigences quand le risque augmente, et ne pas fermer la porte aux acteurs légitimes simplement parce qu’ils sont petits, pauvres ou peu documentés.
C’est là que les orientations du GAFI de juin 2025 deviennent importantes pour Haïti. Elles offrent un cadre international pour faire ce que le pays aurait dû faire depuis longtemps : lier l’intégrité financière à l’inclusion économique. Protéger le système, oui. Mais protéger sans exclure. Surveiller, oui. Mais surveiller en intégrant. Exiger, oui. Mais exiger proportionnellement.
Pour les MPME haïtiennes, cette différence peut être décisive. Elle peut déterminer si une petite activité reste invisible ou devient bancarisée. Si une entreprise familiale reste coincée dans le cash ou commence à bâtir un historique financier. Si une fintech peut servir les exclus ou se retrouve forcée de ne servir que les déjà inclus. Si la conformité devient un mur ou une passerelle.
Et dans un pays comme Haïti, la conformité ne peut plus être un mur. Elle doit devenir une infrastructure de confiance.
Sources principales de travail
• GAFI/FATF — Guidance on Financial Inclusion and AML/CFT Measures, juin 2025
• GAFI/FATF — Update to the Standards to promote financial inclusion, février 2025
• Banque mondiale — De-risking in the financial sector
• FMI — Correspondent Banking Relationships in the Caribbean: Trends and Drivers, 2017
• IFC — Haiti MSME finance gap and SME access to finance, 2021
• Banque mondiale — Digital Financial Inclusion in Haiti, 2023
Stéphane Vincent
Chercheur-praticien en finance digitale, migration et confiance institutionnelle
Université de Pennsylvanie
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