Un camion quitte Port-au-Prince un matin ordinaire. Le chauffeur sait qu'il paiera ; il ne sait pas encore où. Le point de collecte lui sera indiqué en route, rarement le même d'une semaine à l'autre. Aucune barrière sur la chaussée, aucun poste, aucune présence armée visible. La taxe existe ; le guichet, lui, est introuvable. Cette scène n'est pas le récit d'un convoi unique : elle reconstitue un mécanisme décrit séparément, et dans des termes convergents, par plusieurs opérateurs du transport, du commerce et de la logistique. D'autres témoignages vont plus loin : des entreprises transmettent à l'avance les plaques d'immatriculation et les couleurs de leurs véhicules, et leurs convois traversent les zones sous contrôle sans s'arrêter nulle part, parce que le droit de passage a été réglé ailleurs, plus haut dans la chaîne, selon un calendrier convenu. Il faut aussitôt se garder du contresens symétrique : les postes visibles n'ont pas disparu. Des barrières bien réelles tiennent encore des axes majeurs, et elles prélèvent toujours. Ce que décrivent ces témoignages n'est pas une substitution, c'est une superposition : l'appareil de prélèvement a désormais deux étages, dont un seul se voit.
Une partie de la réponse à la crise haïtienne repose pourtant sur une lecture toute différente de cette économie : la coalition comme agrégat de prédateurs sans modèle, dont la fiscalité se réduirait à ses barrages routiers, et dont l'asphyxie s'obtiendrait en détruisant ces installations visibles. Cette lecture a une conséquence opérationnelle directe : elle fait du poste de péage la cible centrale de la reconquête économique. Elle a également une vertu rare dans ce dossier : elle est falsifiable. Si la coalition n'était que cela, le prélèvement devrait cesser partout où la barrière est absente. Or c'est l'inverse que l'on observe : sur des circuits entiers, aucun poste n'est visible et le prélèvement demeure. Un prélèvement qui n'a pas besoin de son guichet pour être perçu ne relève plus du péage opportuniste ; il relève d'une gouvernance criminelle, avec une assiette, des tarifs, des registres et un recouvrement.






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