Au-delà de la conjugaison des forces militaires, politiques, intellectuelles et religieuses qui se sont liguées contre nous, nous avons pu quand même réussir à rendre l’impossible possible. Nous osâmes constituer sur le territoire insulaire une nation libre d’habitats libres et former un gouvernement autonome national, dans le cadre du nouvel État indépendant d’Haïti. Cette nouvelle nation haïtienne pouvait alors être qualifiée de victoire collective, car tous les groupes sociaux la composant eurent pris part aux batailles historiques de la guerre criminelle que nous imposa le régime consulaire de la République française. Cette guerre de population commença le 6 février 1802 et se termina le 18 novembre 1803 ; elle fut la manifestation du comportement brutal des officiers et soldats ayant composé l’expédition militaire de Saint-Domingue imaginée, envisagée et exécutée par le général Napoléon Bonaparte, figure tristement célèbre de la modernité de l’époque. En l’espèce, l’homme occidental reste un barbare repu dont le caractère inhumain jalonne son histoire ; encore que ses agissements brutaux résistent à l’épreuve du temps.
C’est à cause de son barbarisme effroyable que, au lendemain de la révolution des esclaves la plus aboutie, nous avons résolument construit des forts et des redoutes en prévision des invasions militaires éventuelles des Français qui ne nous ont jamais aimés et ne nous aiment pas. En réalité, le barbare occidental n’aime que lui et les siens. D’une manière générale, l’Occident éprouve une haine viscérale pour l’espèce nègre et s’interdit de lui apporter de l’aide ; à moins que son aide matérielle ou morale serve à diviser la communauté humaine qu’elle forme dans son espace vital. Le Concordat de 1860, conclu officiellement entre l’État d’Haïti et le Saint-Siège du Vatican, illustre notre présente assertion sur le christianisme occidental : sur la base de ce traité bilatéral, l’Église catholique romaine s’assoit lourdement sur notre système d’éducation. L’Église dominante s’octroie le droit de former, dans ses écoles, une classe sociale spécifique de la société que nous appellerons la bourgeoisie minoritaire, pendant qu’elle laisse la majorité écrasante du peuple dans l’ignorance la plus totale. Voilà l’aide du christianisme occidental en Haïti, c’est-à-dire une contribution qui vise à empoisonner la société en général. C’est à cette forme d’éducation et d’instruction sélective que le président américain Franklin Delano Roosevelt fait le bras d’honneur suivant à notre peuple. Le propos circonstancié du président exprime le racisme culturel de l’époque, mais qui n’a pas pris une ride. Et nous citons : « Il faut constamment soulever les va-nu-pieds contre les gens à chaussures et mettre les gens à chaussures en état de s'entre-déchirer les uns les autres, c'est la seule façon pour nous d'avoir une prédominance continue sur ce pays de nègres qui a conquis son indépendance par les armes. Ce qui est un mauvais exemple pour les 28 millions de noirs d'Amérique. » L’histoire des Antilles et de l’Afrique (16 Mars 2011) https://pyepimanla.blogspot.com
A nos yeux, l’éducation et l’instruction sont si importantes, dont l’avenir de la nation en dépend, pour les laisser entre les mains des particuliers. L’État doit assumer ses responsabilités politiques, civiles et morales de former lui-même ses concitoyennes et ses concitoyens. C’est laisser en l’état, si l’État se fait substituer par l’Église catholique qui est historiquement une institution réactionnaire et misogyne : elle confisque le sacerdoce féminin jusqu’à aujourd’hui. Si besoin est, dans sa lettre apostolique le pape Jean-Paul II exclut irrévocablement l’ordination sacerdotale des femmes, on y lit : « L’ordination sacerdotale, par laquelle est transmise la charge, confiée par le Christ à ses Apôtres, d’enseigner, de sanctifier et de gouverner les fidèles, a toujours été, dans l’Église catholique depuis l’origine, exclusivement réservée à des hommes. » Jean-Paul II : Ordinatio sacerdotalis = Ordination sacerdotale. Lettre apostolique du 22 mai 1994 – Section 1. (http://www.vatican.va). L’Église catholique romaine et la bourgeoisie, même combat et même communauté d’intérêts. La théologie chrétienne est le masque sous lequel elles se cachent pour manipuler et pour tromper l’intelligence de la communauté croyante d’ici et d’ailleurs.
Nos premiers gouvernements ont fait ce qu’ils ont pu et s’en remettent à la postérité pour continuer et ouvrir les grands chantiers de l’espoir : tel fut le rêve patriotique du fondateur national, en l’occurrence Jean-Jacques Dessalines. Mais nous avons observé que, à l’époque contemporaine, plus la modernité s’impose à l’échelle de la planète, moins nous avançons vers le progrès social humain pour finalement nous incliner devant l’évidence de l’ère industrielle. Au niveau de la production nationale, nous avons su maintenir dans le passé un certain niveau macroéconomique : le sucre, le café, le cacao, le sisal constituaient une vitrine pour notre commerce extérieur en termes d’équilibre pour notre balance commerciale. Nous nous sommes dotés de chemins de fer et nos trains étaient visibles sur les voies ferroviaires de Port-au-Prince, du Cap-Haïtien ainsi que dans la Plaine des Cayes. Nous avons abandonné et la production nationale et les projets de développement (infrastructures routières, ferroviaires, portuaires et aéroportuaires) au profit d’une certaine économie d’importation qui nous a rendus si pauvres et dépendants que nous n’assumons plus nos responsabilités. Nous nous enlisons cruellement dans l’inaction.
Il y a deux autres objets importants sur lesquels nous n’avons pas travaillé et auxquels nous avons commis une grande négligence dans la période où nous étions encore raisonnables, dont voici un aperçu condensé.
Il s’agit de notre consommation en énergie du bois – combustible du charbon – et de nos latrines traditionnelles : deux problèmes majeurs qui affectent la santé de notre peuple, qui ont un impact négatif sur notre environnement et qui relèvent de la santé publique. Nous espérons pouvoir nous y mettre dans la prochaine saison de la raison retrouvée. Il est de notre devoir et de notre fonction de mettre un terme au combustible du charbon qui n’est pas bon pour la respiration humaine, particulièrement pour nos très jeunes enfants. Mais aussi de divorcer d’avec le mode traditionnel pour aller à la selle, un besoin physiologique indispensable mais qui doit se faire dans les conditions d’hygiène décentes. L’odeur fécale s’échappant des latrines est de nature à nuire la santé des personnes qui en font l’usage malgré elles. En clair, l’énergie du bois et les latrines traditionnelles constituent à notre avis un impératif national ; nous espérons que la bourgeoisie dominante en tiendra compte dans ses projets de développement, si tant est à ce but qu’elle vise. Car, dans notre pays, tout ce que l’on croit impossible devient possible ou réalité.
D’autre part, la cause de nos défaillances et de nos manquements est due à notre système politique de gouvernement qui est toujours confronté à la lutte récurrente entre l’ancien et le nouveau, entre tradition et innovation. Nous devons donc songer à y mettre un terme définitif. Notre parole suivante, nous l’adressons au secteur universitaire, à l’Establishment politique et au secteur privé des affaires : la pauvreté matérielle est intimement liée à la pauvreté morale, et la richesse matérielle est intimement liée à la capacité morale et intellectuelle dont les élites dirigeantes peuvent faire preuve. Nous avons voulu dire que la question morale et éthique, liée à nos voltefaces contreproductives, est responsable à la fois de la construction et de la destruction. C’est-à-dire la question morale interroge notre responsabilité collective et individuelle face à la crise nationale à laquelle nous apportons du saupoudrage toujours inefficace, au lieu de la résoudre définitivement. Il est dit dans le langage mathématique : « Un problème bien posé est un problème à moitié résolu ». Tel est notre position relative à la question ci-dessus.
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