Stupéfiant ! La semaine dernière, Thélyson Orélien, l’auteur canado-haïtien de « C’était ça ou mourir » (paru en France au mois d’août dernier aux éditions Grasset), est embourbé dans une ahurissante polémique. Alors que son premier roman est encensé par la critique, récompensé, et en lice pour le prestigieux prix Goncourt, il est accusé d’avoir utilisé l’intelligence artificielle (IA) pour rédiger son ouvrage. Scandale ! L’information est relayée partout ; à la radio, à la télévision, dans les journaux, sur Internet. Elle circule en boucle. Pourtant, cette accusation provient d’un simple compte anonyme sur le réseau social X qui aurait soumis l’ouvrage de Thélyson Orélien au logiciel Pangram. Ce logiciel est formel, Thélyson Orélien a utilisé une IA. Désormais, une suspicion plane sur l’authenticité de l’œuvre. S’est-il vraiment servi de l’IA ? Nul ne sait. Les présentateurs d’émissions littéraires s’interrogent, les invités et chroniqueurs y vont de leur analyse. Certains auteurs prennent la parole, affirment leur position et soutiennent Thélyson Orélien. On le questionne directement. Il se défend. En somme, il n’a jamais utilisé d’intelligence artificielle pour écrire son roman. Ouf ! L’honneur est sauf ! La polémique va vite s’estomper. Mais non, le doute persiste. Le communiqué de l’auteur ne suffit pas à éteindre l’incendie. Pire ! Il est désormais accusé de plagiat pour certaines de ses précédentes œuvres, comme pour enfoncer davantage le clou et le décrédibiliser davantage. Cette couche supplémentaire produit ses effets. La maison d’édition canadienne de Thélyson Orélien, les éditions du Boréal, décide, selon son communiqué, de suspendre la tournée promotionnelle de l’auteur au Canada pour préserver le bien-être de ce dernier. De son côté, l’Académie Goncourt se manifeste, retourne même sa veste. Contrairement à ce qu’elle avait annoncé en semaine, l’Académie écarte, en publiant un communiqué ce vendredi 25 septembre, le roman de Thélyson Orélien de la première liste de sélection au prix Goncourt. La polémique s’enfle et les chances du prix Goncourt disparaissent pour ce premier roman.
Manifestement, cette polémique éclipse malicieusement deux choses essentielles. Tout d’abord, elle éclipse la littérature haïtienne. Après Louis-Philippe Dalembert en 2021 avec « Milwaukee Blues », ou encore Yanick Lahens en 2025 avec « Passagères de nuit », ce roman de Thélyson Orélien, « C’était ça ou mourir », notamment grâce au prix Goncourt, aurait pu contribuer une nouvelle fois au rayonnement de la littérature haïtienne sur la scène internationale. Rassurons-nous, celle-ci n’a rien à envier aux autres littératures. Elle est unique en son genre. Elle nous ouvre les portes d’un imaginaire propre, singulier et distingué qui nous transporte souvent sur les terres haïtiennes. Douter ainsi de la qualité rédactionnelle d’un auteur d’origine haïtienne, c’est, d’une certaine manière, insinuer qu’un Haïtien est incapable de rédiger seul, sans l’assistance d’une IA, un excellent roman. Du moins, cette polémique pose, en espérant sincèrement le contraire, les bases d’une suspicion permanente sur tous les autres jeunes auteurs haïtiens qui viendraient à émerger. Certes, notre rapport à l’IA doit être questionné, voire réglementé ; mais dans un monde de plus en plus polarisé, notamment en Amérique du Nord et en Europe, dans un monde où l’extrême droite ne se cache plus et franchit les portes du pouvoir, dans un monde où la pensée rétrograde fondée sur le racisme se propage de plus belle, il est à craindre des accusations constantes à l’égard de nos compatriotes écrivains. Et ceci vaut pour tous les auteurs non-occidentaux.
Il est d’ailleurs ironique d’imaginer, pardonnez le parallèle qui paraîtrait simpliste, qu’après les persécutions physiques des Haïtiens aux États-Unis et en République dominicaine, certains individus mal intentionnés en viendraient à de la persécution intellectuelle. En d’autres termes, l’Haïtien ne serait pas uniquement dénigré dans sa chair, il le serait également dans son esprit. Ceci rappelle des méthodes de domination appliquées durant les heures les plus sombres de notre histoire. L’existence même de l’Haïtien est remise en cause. À défaut de le faire disparaître, il faut l’invisibiliser, le marginaliser ! Il faut le reléguer au ban de l’humanité ! Qui pis est, une relégation fondée sur l’analyse d’une machine soi-disant dotée d’une intelligence. C’est ce qui se passe actuellement d’une certaine façon avec Thélyson Orélien. Cette polémique, si tant est qu’elle soit justifiée, a pour effet d’écarter l’auteur de la scène littéraire et de ses chances de continuer à remporter des prix. Pourtant, cette affaire aurait pu être aisément évitée si une vérification avait été effectuée en amont par les maisons d’édition, à la réception du manuscrit ou avant toute publication de l’ouvrage. Concédons tout de même qu’il s’agit là d’un sujet qui mérite débat et dont les professionnels de l’édition doivent s’emparer rapidement.





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