« Le sang des Daïmons » (Edition Fardin, 2023) est un récit historique dense, comme peut l’être une naissance douloureuse, ou sa finalité, malgré les embûches de toutes sortes. À l’aise dans la forme courte et la contrainte, Théodore Achille aura attendu plusieurs années pour se décider à un tel livre, oraison incandescente et vindicative, d’une frénésie souvent haletante, parfois presque irrévérencieuse, parce qu’il craignait de ne pas être à la hauteur, tant au niveau cognitif qu’au niveau stylistique, confie-t-il : à la hauteur de son pays et de sa détresse, mais également à la hauteur du passé que cet esthète du langage, maniaque et perfectionniste, se fixe comme but ultime. On ne sait ce qui est le plus admirable chez lui pour qui la littérature est une passion dévorante. Sa faculté à peindre avec éclat une époque tragique ? Son sens de la nuance face à des questions transhistoriques ? La presse n’en parle pas assez à mon goût. Et il l’atteint, ce sommet dont la trame est sans aucun doute à trouver au confluent d’une érudition et d’une intemporalité liées aux problématiques de l’horreur de l’esclavage et de la colonisation. C’est-à-dire qu’à travers l’écriture poétique et bariolée, émaillée d’informations historiques judicieuses, de Théodore Achille qui montre a contrario qu’il est encore, à 81 ans, parfaitement en jambes travaille à penser, se représenter et transmettre ce pan décisif – la guerre de l’indépendance de l’histoire tumultueuse d’Haïti pour, je pense, comprendre la réalité haïtienne d’aujourd’hui, à travers le personnage féminin emblématique de « Marie-Soleil, fille d’Haïti, pays aujourd’hui dans la tourmente et la détresse ».

Absolument, il y a chez lui un processus de théâtralisation – pas de « ré-écriture » de l’histoire, sans occulter la dimension mystique ou mythique (c’est selon), qu’il s’agisse d’un culte ancestral (le vodou) ou l’imaginaire occulte ancré dans notre mentalité guerrière. Ce besoin de penser, de revisiter le passé historique à sa manière, en tant qu’écrivain révolté comme les esclaves « européocentriques » ou coloniaux. Durant plusieurs siècles, des millions d’Africains ont été traînés de force dans les Amériques et les Caraïbes pour y subir une vie inhumaine en esclavage, crime contre l’humanité. Et ce passé n’est pensé ou repensé que dans la perspective de compréhension du pays actuel. Aujourd’hui, 176 ans après l’abolition de l’esclavage, nul ne peut nier que ce passé épouvantable pèse toujours sur les descendants des esclaves partout dans le monde. Mais ce texte déroutant, plaidoyer choral à l’architecture charnelle, difficile à classer, se défait intelligemment des attendus du mélodrame. Dans « le torrent de l’histoire », comme on dit dans les discours politiques, surgissent ici une kyrielle de personnages et d’acteurs, « plus hauts dans l’enfer saint-dominguois », en mode combat ainsi que toute la panoplie des lieux mémorables de ces luttes menées jusqu’au sacrifice par les esclaves révoltés : Charles Bélair, Ogé et Chavannes, Jean François et ses deux lieutenants Jeannot et Biassou, la Commission civile (Saint-Laurent, Mirbeck et Saint-Léger), le Gouverneur de Saint-Domingue de Blanchelande, Toussaint Breda, Boukman, Jean-Baptiste de Caradeux de la Caye, la grande prêtresse Edaïse, Pralotto et sa « tête boursoufflée sur le perron de l’église, les généraux Rigaud et Bauvais, la bataille des Platons aux Cayes, la prêtresse Dandika,  Sonthonax, ainsi que les deux autres commissaires Polvérel et Ailhaud, et j’en passe.