Les faits d’abord, car la vérité, comme la justice, commence par la chronologie. Le dimanche 18 octobre, quatre techniciens aéronautiques salvadoriens intégrés à la Force de répression des gangs (FRG), soutenue par les Nations unies, tombent dans une embuscade à Santo, dans la commune de Croix-des-Bouquets — une zone rouge disputée par les 400 Mawozo et Chen Mechan. Personne ne revendique l’attaque. Trois jours plus tard, Nayib Bukele lance une opération de sauvetage, s’adresse aux chefs de gangs en créole et dépêche ses forces spéciales. Fin octobre, environ deux mille militaires salvadoriens sont sur le sol haïtien, dont la grande majorité, a précisé l’ONU, opère en dehors du cadre de la FRG.
Puis vient la scène que les tragédiens grecs auraient appelée la péripétie : le renversement. Wilson Joseph, alias « Lanmò Sanjou », chef des 400 Mawozo, qui s’était dit prêt au combat le 22 octobre, publie quelques jours plus tard une vidéo où il propose de discuter avec Bukele, tout en niant toute responsabilité dans la disparition des quatre hommes. Le 1er novembre, une lettre à son nom parvient au Secrétaire général de l’ONU, António Guterres, pour réclamer une médiation. Le loup, soudain, plaide pour la bergerie.
Thomas Hobbes l’avait écrit : la seule passion sur laquelle on puisse compter, c’est la peur. Le gang, qui gouvernait par la terreur, découvre qu’il peut aussi la ressentir. Mais c’est autour de cette peur que s’agitent, depuis trois semaines, des acteurs qui n’ont jamais porté de fusil et qui, pourtant, ne veulent pas que le fusil tombe. C’est là que le secret de polichinelle cesse d’être un secret.
Rat konnen, chat konnen, barik mayi a ap rete la. — (Le rat sait, le chat sait, et le baril de maïs reste là). Chacun connaît la vérité, mais tous font comme si de rien n’était.
II. L’anneau de Gygès : la fable des mains invisibles
Platon, au livre II de la République, raconte l’histoire du berger Gygès, qui trouve un anneau rendant invisible. Libéré du regard des autres, il séduit, tue, usurpe. La question de Glaucon est vertigineuse : l’homme juste le resterait-il s’il était certain de n’être jamais vu ? La distance géographique est l’anneau de Gygès de notre époque. Depuis Miami, Montréal, Paris ou New York, on peut financer, conseiller, écrire, plaider — et rester invisible aux yeux de Martissant, de Canaan ou de Ganthier, où l’on enterre les morts.
Ce n’est pas une hypothèse de pamphlétaire. La justice américaine l’a déjà établi pour ce gang précis. Germine Joly, dit « Yonyon », l’un des chefs des 400 Mawozo, a été condamné aux États-Unis pour avoir, depuis sa cellule haïtienne, coordonné avec des complices installés sur le sol américain l’achat d’armes expédiées vers Haïti et le blanchiment de rançons. Les armes qui ont tué à Croix-des-Bouquets avaient été achetées en Floride ; l’argent des enlèvements remontait la même route en sens inverse. Le gang a un territoire en Haïti, mais sa logistique, elle, a un passeport.
La diaspora haïtienne — faut-il le préciser ? — est d’abord la première bienfaitrice de ce pays : ses transferts font vivre des millions de familles, ses médecins, ses enseignants et ses ingénieurs portent le nom d’Haïti avec honneur. C’est précisément pour cela qu’il faut nommer la minorité qui la déshonore. Car le crime organisé haïtien a appris ce que toutes les mafias savent : le fusil tient le quartier, mais c’est la plume qui tient la protection.
Bat chen an, tann mèt li. (Frappe le chien et attends son maître). C’est en touchant l’instrument qu’on voit apparaître celui qui le tient.
Le proverbe dit exactement ce que la séquence d’octobre a montré. Dès que les coups ont commencé à tomber sur les 400 Mawozo, les maîtres sont sortis de l’ombre — non pas en armes, mais en communiqués, en lettres ouvertes, en « informations » relayées sur les réseaux. Trois trébuchements en témoignent.
III. Premier trébuchement : les corps qui n’étaient pas les leurs
Le samedi 24 octobre, des restes humains lourdement calcinés sont remis aux autorités, présentés comme ceux des quatre Salvadoriens. Selon le New York Times, c’est l’organisation Hero Client Rescue, une ONG active en Haïti dans les évacuations, qui a été appelée pour les récupérer. La nouvelle aurait pu clore le dossier : les otages morts, l’opération perdait son objet, les blindés rentraient au garage.
Sauf que Bukele, le même jour, oppose un démenti d’une précision médico-légale : « ce ne sont pas nos hommes. » Les restes, affirme-t-il, correspondent à un enfant, à un homme d’une stature nettement supérieure à celle des techniciens, et à une personne portant des fragments d’uniforme d’une autre armée, avec des pièces d’identité et des tenues militaires étrangères. La FRG, plus prudente, a déclaré ne pas pouvoir confirmer l’identité des dépouilles, et a expliqué que la carte d’identité tchadienne diffusée en ligne appartenait à un soldat de son contingent, vivant, qui l’avait perdue pendant les recherches.
Soyons rigoureux : rien, à ce jour, ne permet d’accuser l’ONG intermédiaire de mauvaise foi ; elle a pu être, elle aussi, l’instrument d’une mise en scène. Mais la mise en scène, elle, est patente. Qui a rassemblé ces corps ? Qui a décidé de les présenter comme ceux des Salvadoriens ? À qui profitait la clôture prématurée du dossier ? En droit, on cherche celui à qui le crime profite — is fecit cui prodest. Ici, la réponse ne fait guère de doute : à ceux qui voulaient que l’opération s’arrête avant d’atteindre la plaine.
La psychologie de la manipulation connaît ce procédé : il s’agit de saturer le deuil pour anesthésier la décision. Offrir des morts, c’est offrir une fin ; offrir une fin, c’est désarmer l’adversaire par la douleur. Le cadavre devient argument politique. C’est la forme la plus macabre de ce qu’on appelle aujourd’hui la désinformation : non plus le faux récit, mais le faux corps.
Pye manti kout. (Le mensonge a les jambes courtes). Il court vite, mais il n’arrive jamais loin.
IV. Deuxième trébuchement : Dupiton et la chronologie têtue
Le 28 octobre, une lettre ouverte signée par Harvey Dupiton, fondateur de l’association UNA-Haïti et originaire de Croix-des-Bouquets, est adressée au Secrétaire général de l’ONU. Elle accuse les forces salvadoriennes d’avoir mené, depuis le 22 octobre, des bombardements aériens, des attaques d’hélicoptères armés et des opérations à l’arme lourde à Croix-des-Bouquets, à Canaan et dans la Plaine du Cul-de-Sac, et réclame l’arrêt des opérations ainsi qu’une enquête sur les victimes civiles.
La réponse de Bukele tient en une leçon de méthode : la chronologie. Ses hélicoptères d’attaque, affirme-t-il, ne sont arrivés en Haïti que le 29 octobre — une arrivée largement filmée et documentée — soit le lendemain de la lettre qui les accusait. Quant aux bombes, sa mission « n’en dispose même pas ». Une accusation peut être discutée ; une accusation qui précède matériellement l’arrivée de l’arme incriminée s’effondre d’elle-même. Ce n’est plus un débat d’opinion, c’est un problème de physique.
Plus troublant encore : le Réseau haïtien des journalistes anti-corruption (RHAJAC) affirme, sur la foi de sources anonymes, que cette lettre aurait été préparée à la demande de l’ancien président Michel Martelly, qui aurait sollicité Harvey Dupiton, Randolf St Léger et Jean Philippe Vixamar. Ce sont, à ce stade, des allégations non confirmées, et M. Martelly n’y a pas répondu. La présomption d’innocence n’est pas une politesse : c’est une exigence du droit que nous réclamons justement pour Haïti. Mais le RHAJAC lui-même demande l’ouverture d’une enquête judiciaire — et c’est bien là le bon chemin.
Sartre appelait mauvaise foi cette manière de se mentir à soi-même pour pouvoir mentir aux autres sans en souffrir. Le défenseur de droits humains qui, sans preuve, impute aux libérateurs les crimes des bourreaux, pratique une forme d’inversion morale que Leon Festinger aurait décrite comme une « réduction de dissonance » : quand les faits menacent le récit, on change les faits. « Ce ne sont pas les gangs qui tuent les enfants », écrit en substance la lettre. Les familles de Canaan et de Ganthier, qui comptent leurs morts depuis des années, apprécieront.
Kay koule twonpe solèy, men li pa twonpe lapli. (Une maison remplie de gouttières trompe le soleil, mais pas la pluie). Le beau temps cache les fissures, l’épreuve les révèle.
L’opération salvadorienne a été cette pluie. Tant que le ciel était sec, on pouvait, dans certains salons de la diaspora, se dire militant des droits humains tout en couvrant les gangs d’un silence complaisant. La première averse a révélé les fuites du toit.
V. Troisième trébuchement : la plume de Lanmò Sanjou
Reste la lettre du 1er novembre, signée Wilson Joseph, sous l’en-tête d’un « Bureau Communication » des 400 Mawozo. Le chef de gang y affirme avoir hissé un « drapeau blanc » le 20 août, se dit prêt au dialogue avec les forces internationales, évoque des victimes civiles, dont une fillette de huit ans — et, sommet du genre, proclame que « l’arme de la dialectique doit primer sur celle des armes ».
La dialectique ! Le mot de Platon, de Hegel et de Marx, sous la plume d’un homme sanctionné depuis décembre 2023 par le Conseil de sécurité pour enlèvements, trafic d’armes et atteintes graves aux droits humains, et dont la tête est mise à prix par Washington. Le site Rezo Nòdwès a posé la seule question qui vaille : qui a rédigé ce texte ? L’Associated Press rapporte que Wilson Joseph en revendique lui-même la paternité. Admettons. Mais on peut revendiquer une lettre sans l’avoir écrite, comme on peut signer un contrat sans l’avoir lu. Le registre, la syntaxe diplomatique, la connaissance fine des circuits onusiens — tout cela trahit une main exercée, rompue aux usages des chancelleries et des ONG internationales. L’ONU, du reste, ne s’y est pas trompée : la réception d’une telle lettre, a précisé son porte-parole Stéphane Dujarric, ne vaut ni approbation, ni reconnaissance de son auteur.
Hannah Arendt, dans Du mensonge en politique, montrait que le mensonge moderne n’est plus seulement l’affaire du menteur : il exige des spécialistes de l’image, des rédacteurs, des « fabricants de réalité ». Le gang qui veut négocier sa survie a besoin d’un traducteur entre la langue du kidnapping et celle du droit international. Ce traducteur n’habite pas à Santo 17.
Le droit, ici, n’est pas désarmé. Depuis que les États-Unis ont désigné en 2025 la coalition Viv Ansanm — dont les 400 Mawozo sont membres — comme organisation terroriste étrangère, la loi fédérale américaine punit le « soutien matériel » à une telle organisation, notion qui inclut expressément les conseils et l’assistance d’expert. Dans l’arrêt Holder v. Humanitarian Law Project (2010), la Cour suprême a jugé que même un conseil juridique destiné à promouvoir des moyens « pacifiques » pouvait tomber sous le coup de cette interdiction. Autrement dit, celui qui, depuis Brooklyn ou Miami, prête sa plume pour donner à un chef terroriste les habits d’un diplomate ne fait pas de la littérature : il s’expose à une incrimination. Le droit pénal haïtien, héritier de la tradition romano-germanique, connaît de son côté la complicité par instructions données et par aide ou assistance. La plume n’est pas une immunité.
Dèyè mòn, gen mòn. (Derrière les montagnes, il y a encore des montagnes). Derrière le chef de gang visible se dressent d’autres sommets, plus hauts, plus lointains, mieux cachés.
VI. Psychologie du complice à distance
Comment un homme instruit, souvent prospère, parfois respecté dans sa communauté d’accueil, en vient-il à servir de bouclier à des tueurs ? Albert Bandura a décrit les mécanismes du désengagement moral qui permettent à des gens ordinaires de cautionner l’inacceptable : la justification morale (« je défends la souveraineté »), l’euphémisme (« groupes armés », « acteurs communautaires »), le déplacement de responsabilité (« ce sont les étrangers qui tuent »), et surtout la distance, qui dilue la culpabilité à proportion des kilomètres.
Stanley Milgram l’avait mesuré en laboratoire : plus la victime est éloignée, plus l’obéissance à l’ordre cruel est facile. Le complice de la diaspora est le sujet idéal de cette expérience : il n’entend pas les cris, il ne sent pas la fumée des maisons brûlées à Ganthier, il ne voit que des chiffres et des intérêts. À cela s’ajoutent les motifs plus prosaïques — l’argent des rançons qui circule, les terres de la plaine convoitées, les ambitions électorales à l’approche des premières législatives depuis plus d’une décennie — et une forme de narcissisme politique : l’envie de compter, d’être l’interlocuteur indispensable, celui sans qui « rien ne se règle ».
Il y a enfin la peur. Car si la peur a changé de camp chez Lanmò Sanjou, elle a aussi gagné ses protecteurs. Une opération qui démantèle un gang démantèle aussi ses archives : téléphones saisis, carnets, transferts, contacts. Celui qui craint la lumière n’a qu’une stratégie : éteindre la lampe. D’où l’urgence de faire cesser l’opération, par le faux corps, par la fausse accusation, par la fausse paix.
Twou manti pa fon. (Le trou du mensonge n’est jamais profond). On s'y cache vite, mais la première pelletée de vérité le découvre.
VII. Ce que le droit doit à la vérité, et ce que la vérité doit au droit
Un article qui dénonce la manipulation se doit de ne pas en commettre. Il faut donc dire aussi ce qui fait légitimement débat. La méthode Bukele, au Salvador, repose sur un régime d’exception prolongé et une incarcération de masse que de nombreuses organisations de défense des droits humains ont documentés et critiqués ; son efficacité contre la criminalité n’efface pas ces interrogations. L’ONU elle-même a rappelé que la majorité des renforts salvadoriens opèrent en dehors du mandat de la FRG, ce qui pose une vraie question de cadre juridique et de redevabilité. Les civils de la Plaine du Cul-de-Sac ont droit à la protection du droit international humanitaire, quels que soient l’uniforme et le drapeau de ceux qui combattent près de chez eux. Et plusieurs analystes doutent qu’une force étrangère, si déterminée soit-elle, puisse à elle seule reprendre une capitale dont les gangs contrôlent l’essentiel.
Mais précisément : ces débats sont trop sérieux pour être confisqués par ceux qui s’en servent comme paravents. Défendre les droits humains, c’est exiger des preuves et des enquêtes indépendantes, non fabriquer des bombardements avant l’arrivée des hélicoptères. Exiger la redevabilité des armées étrangères, c’est aussi exiger celle des financiers, des conseillers et des plumes des gangs. La justice doit être une balance, non une girouette.
La voie est donc claire : que les parquets haïtiens, les experts de l’ONU et les juridictions des pays d’accueil de la diaspora ouvrent les enquêtes que la séquence d’octobre appelle — sur l’origine des restes humains remis le 24 octobre, sur la genèse de la lettre d’UNA-Haïti, sur l’identité réelle des rédacteurs de la lettre du 1er novembre, sur les flux financiers qui relient la Plaine du Cul-de-Sac à la Floride. Le régime de sanctions du Conseil de sécurité et les lois antiterroristes existent. Il ne manque que la volonté de les appliquer aux mains propres qui servent les mains sales.
Épilogue : le jour de la vérité
Il y a une ironie cruelle dans le surnom du chef des 400 Mawozo. « Lanmò san jou » : la mort qui n’a pas de jour, la mort qui frappe sans prévenir. La sagesse populaire haïtienne lui répond depuis longtemps : le mensonge a cent jours, la vérité n’en a besoin que d’un. Ce jour-là ne viendra pas des blindés seulement. Il viendra le jour où l’on cessera de feindre d’ignorer ce que le rat et le chat savent depuis toujours.
Entre peur et trébuchement, octobre 2026 restera peut-être comme le mois où les mains invisibles ont, pour la première fois, laissé des empreintes. Les faux corps, les fausses bombes, la fausse dialectique : trois maladresses, trois aveux. Le secret de polichinelle est éventé. Reste à savoir si la justice aura le courage de lire ce que tout le monde a déjà vu.
Kreyon pèp la pa gen gòm. (Le crayon du peuple n’a pas de gomme). Ce que la mémoire collective a écrit, nulle manœuvre ne l’efface.
Note : les allégations visant des personnes nommément citées, notamment celles du RHAJAC, sont rapportées comme telles ; elles n’ont pas été confirmées à la date de publication et les personnes concernées bénéficient de la présomption d’innocence.
Sources
Al Jazeera, « El Salvador’s Bukele threatens Haitian gangs over abducted soldiers », 22 octobre 2026.
Noovo / AP, « Bukele annonce une opération pour secourir les Salvadoriens détenus en Haïti », octobre 2026.
Small Wars Journal, « Can Bukele Beat Haiti’s Gangs? », 27 octobre 2026.
Le Nouvelliste / Karibinfo, « Soldats salvadoriens portés disparus, des cadavres remis aux autorités : ‘ce ne sont pas nos hommes’ », 24-25 octobre 2026.
Outre-mer La 1ère (d’après le New York Times), « Les corps retrouvés ne sont pas ceux des quatre militaires salvadoriens », octobre 2026.
RHINEWS et Vant Bèf Info, communiqué de la FRG du 25 octobre 2026.
HaitiLibre, « Zapping », 1er et 3 novembre 2026.
Semana et ZonaEsteRD, réponse de Nayib Bukele à UNA-Haïti, 31 octobre-1er novembre 2026.
RL News Haïti et Satellite509, accusations du RHAJAC, 2 novembre 2026.
Rezo Nòdwès, « Qui a rédigé la lettre adressée à Guterres au nom de Lanmò Sanjou ? » et « L’ONU confirme avoir reçu la lettre », 2-3 novembre 2026.
Juno7 et Vant Bèf Info, note de l’ONU (Stéphane Dujarric), 2 novembre 2026.
Axios, « Trump blesses El Salvador strongman’s troop surge in Haiti », 30 octobre 2026.
Département de la Justice des États-Unis, affaire Germine Joly (« Yonyon »), 400 Mawozo ; Holder v. Humanitarian Law Project, 561 U.S. 1 (2010).
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