Même si géographiquement, Haïti fait partie du bassin caribéen et plus largement de l'Amérique latine, l'ancienne perle des Antilles est souvent considérée, par certains observateurs de la scène internationale, comme étant le pays le plus africain du continent américain. Bien que cette comparaison soit hasardeuse, il faut toutefois reconnaître qu'Haïti et plusieurs pays africains ont en commun bien des problèmes. Comme Haïti, l'Afrique fait souvent la manchette des journaux pour ses catastrophes naturelles, ses nombreuses crises politiques, la corruption de ses dirigeants et la pauvreté abjecte dans laquelle vit la majorité de sa population. Par conséquent, la perception qu'ont les membres de la communauté internationale de divers pays africains est la plupart du temps négative. Mais les choses sont en train de changer en raison des progrès effectués au cours des dix dernières années par plusieurs pays du continent noir. La Banque mondiale estime maintenant que l'Afrique est à l'aube d'un véritable décollage et le cabinet-conseil McKinsey emploie désormais le terme de « lions africains » pour désigner les pays du continent ayant un potentiel économique prometteur, clin d'oeil aux « tigres asiatiques ». L'hebdomadaire britannique The Economist a, quant à lui, fait son mea-culpa dans un article publié en décembre dernier, dans lequel il reconnaissait avoir eu tort de qualifier l'Afrique de « continent sans espoir », en mai 2000. L'exemple du pays des mille collines Parmi ces pays, il y en a un avec lequel Haïti partage certaines similarités de par sa superficie, la taille de sa population, son économie reposant en grande partie sur l'agriculture et sa dépendance à l'égard de l'aide internationale. Il s'agit du Rwanda. Néanmoins, ce pays d'Afrique orientale, qui avait été ravagé par une terrible tragédie en 1994, se distingue d'Haïti essentiellement parce qu'il s'est contre toute attente littéralement lancé dans une course à la modernisation depuis le début des années 2000. Si bien que bon nombre de ses faiblesses sont en passe d'être reléguées aux oubliettes, au fur et à mesure que ce petit pays achève la réforme de ses institutions. Cette marche vers le progrès a débuté lorsque le gouvernement rwandais a adopté un plan stratégique échelonné sur 20 ans, appelé « Vision 2020 », qui vise à terme à faire du Rwanda un acteur régional de premier plan. N'ayant pas de ressources naturelles, la diversification de l'économie est devenue indispensable aux yeux des autorités, qui ont mis sur pied une agence gouvernementale chargée d'offrir des services aux entrepreneurs et d'attirer les capitaux étrangers afin de combler la dépendance de l'appareil étatique envers l'aide au développement. Pour ce faire, il fallait donner confiance aux investisseurs étrangers. Le Rwanda a donc dû améliorer sa gouvernance : aujourd'hui, avec des recettes fiscales à la hausse, l'État peut mieux rémunérer ses fonctionnaires et juguler la corruption. Toutes ces mesures ont porté fruit puisque la Banque mondiale et la Société financière internationale, les deux institutions spécialisées qui publient le classement annuel Doing Business, ont nommé le Rwanda réformateur le plus actif dans le domaine des affaires en 2010. Ce titre a grandement contribué à changer l'image du pays, et depuis, les investissements sont au rendez-vous, lui permettant du coup de réduire sa dépendance vis-à-vis de l'aide extérieure. Cette renaissance économique a également eu pour effet d'encourager plusieurs jeunes Rwandais, dont les familles avaient fui à partir de 1959, à venir s'installer dans leur pays d'origine pour contribuer à l'essor de leur patrie, et ce, après avoir étudié et travaillé en Europe ou en Amérique du Nord. Tout indique qu'Haïti gagnerait à s'inspirer des réformes mises en branle par le pays des mille collines. Le Rwanda a pris les devants en élaborant et en mettant en application une vision à long terme, devenue possible grâce à la stabilité politique. Le gouvernement haïtien prétend vouloir aller dans cette direction, sans toutefois donner d'indications claires sur ses objectifs et la manière de les atteindre. Étant donné que le problème d'Haïti est d'abord et avant tout politique, il faut impérativement s'atteler à trouver des solutions durables pour éviter que le pays continue à s'enfoncer davantage dans la spirale infernale du mal développement. Dans ce contexte, s'il est vrai que l'exécutif n'est pas encore parvenu à faire de propositions convaincantes pour y parvenir, il faut également reconnaître que le législatif est actuellement une source indéniable d'entrave au bon fonctionnement et à la modernisation des institutions du pays. Pensons à la crise provoquée par la prétendue « multinationalité » du chef de l'État et de certains ministres, qui a pour effet d'occulter tous les enjeux importants pour l'avenir de la République haïtienne. D'ailleurs, un examen de conscience devrait être fait pour statuer une fois pour toutes si Haïti peut raisonnablement se payer le luxe de se passer de tout Haïtien ayant plus d'une citoyenneté ou de sa diaspora. Faisons le pari qu'il nous serait plus profitable de l'autoriser complètement, afin de ne plus faire planer « le spectre de la double nationalité » sur toute personne désireuse de participer à la chose publique et d'éviter son corollaire : des crises stériles à répétition. À ce chapitre, le Rwanda offre aussi un exemple novateur en la matière qu'on aurait tout intérêt à suivre. En 2003, le Rwanda a adopté une nouvelle Constitution qui reconnaît la double nationalité avec un article clair et sans équivoque. Cette mesure a été prise dans l'optique de faciliter la réinstallation dans la mère patrie des Rwandais qui avaient dû quitter le pays et de leurs descendants, si bien que cette disposition constitue en quelque sorte une « loi du retour ». Par ailleurs, avec une économie en pleine croissance le concours de la diaspora est devenu indispensable, notamment en raison du manque de professionnels et de cadres pouvant occuper des postes qui requièrent un certain nombre de compétences. C'est la raison pour laquelle le gouvernement recrute des Rwandais d'origine formés en Occident et leur lance régulièrement des invitations pour les inciter à rentrer au Rwanda ou encore à y investir, afin qu'ils participent au développement du pays. À toutes fins utiles, rappelons que plusieurs Haïtiens ont également été contraints de prendre le chemin de l'exil à partir de la fin des années 1950, pour échapper à la période la plus sombre de la dictature duvaliériste, qui était fondée sur la terreur. Pour pouvoir réussir leur intégration ou simplement gagner leur vie en terre étrangère, ils ont dû prendre la citoyenneté du pays d'accueil, ce qu'on pourrait qualifier, dans une certaine mesure, de « contrat de travail ». Et au fil des ans, ces Haïtiens ont acquis des compétences et de l'expérience dans leur domaine respectif, et dans certains cas, un carnet d'adresses bien garni, dont ils pourraient faire bénéficier Haïti. Tout ceci ne peut que représenter des atouts non négligeables pour le développement de l'économie du pays dans un monde globalisé où, depuis une dizaine d'années, de plus en plus d'États tolèrent dorénavant la double nationalité au gré des différentes constructions économiques et politiques régionales. La double nationalité : une réalité du XXIe siècle La principale raison pour laquelle la double nationalité est de plus en plus autorisée, un peu partout dans le monde, est notamment attribuable au fait qu'elle n'est plus abordée sous l'angle des guerres. Avec la montée du sentiment national, au tournant des XIXe et XXe siècles, plusieurs États refusaient d'accorder la double nationalité, car ils se demandaient quel camp choisiraient les binationaux en cas de conflit. Toutefois, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce n'est plus une préoccupation pour la plupart des États, qui sont de plus en plus liés les uns aux autres, au sein de différents blocs économiques, conscients que les divisions politiques sont pour eux un facteur d'affaiblissement. En outre, dans un contexte de mondialisation et de mobilité transnationale, avec des flux migratoires importants, les pays en développement ne peuvent plus faire abstraction de l'apport financier de leurs ressortissants installés à l'étranger. Dans le cas spécifique d'Haïti, les 2 milliards de dollars qu'injecte annuellement la diaspora dans l'économie haïtienne, par l'entremise des transferts d'argent, sont d'une importance capitale pour le développement économique et social du pays. Par ailleurs, sous l'effet des différents mouvements démographiques qui ont eu lieu au cours des dernières décennies, le modèle national qui a prévalu au XIXe siècle et pendant une bonne partie du XXe siècle s'est essoufflé. De plus, avec la multiplication des intégrations régionales, le substrat territorial a perdu de son importance et parallèlement les frontières sont devenues de plus en plus poreuses, ce qui a pour effet de faciliter la circulation des personnes (surtout celle des travailleurs qualifiés et des investisseurs) dans plusieurs parties du monde. Ainsi, on peut aisément comprendre que le fait d'avoir une citoyenneté étrangère constitue un atout non négligeable pour un Haïtien, qui est appelé à voyager fréquemment, dans la mesure où elle lui évite de multiplier les demandes de visas. Par le fait même, on peut avancer que la possession d'un autre passeport que celui de la République d'Haïti représente un « document de voyage » pour beaucoup d'Haïtiens qui vivent aussi bien en Haïti qu'à l'étranger. En ce début de XXIe siècle, il est impératif d'aller au-delà de la charge symbolique qui entoure la nationalité pour nous défaire collectivement de ce carcan qui favorise l'instabilité politique. Car comme nous l'avons vu précédemment, la multiplication des liens de rattachement des individus, engendrée par la dynamique des différents mouvements de population, fait en sorte que de nos jours le lien de nationalité n'est plus le seul lien d'identification d'une personne. Il y a notamment le lieu de résidence, qui peut d'ailleurs changer à plusieurs reprises au cours de la vie d'un individu, ainsi que l'appartenance à une communauté ou encore à un culte qui peuvent également permettre aujourd'hui de définir une personne et de la soumettre à un certain nombre de règles. Il est aussi important de faire la distinction entre nationalisme et patriotisme, pour éviter de se priver de l'expertise d'Haïtiens ayant une autre citoyenneté ou encore d'étrangers qui souhaitent contribuer au progrès du pays. À cet égard, nous devons accepter comme un des nôtres celui qui désire le devenir, parce que ce qui est souvent sous-jacent dans ce débat, ce n'est pas tant la défense des intérêts de la nation, comme certains voudraient nous le faire croire, que la méfiance que suscite «l'Autre», donc le rapport à l'altérité.