On est le vendredi 15 juin 2012. Revue de presse du jour. Titres : « Martelly veut protéger les droits d'auteur en Haïti », dans l'édition de ce vendredi du journal Le Matin. Plus loin, dans cette même revue de presse, on lit « Muska Group fait le buzz », article à la une de l'édition de Ticket Magazine, sorti le 14 juin. Sur la belle couverture du magazine, les deux CEO de la firme citée dans le titre posent fièrement, tout sourire, avec leur t-shirt frappé du logo de leur entreprise. Ironie: les deux CEO doivent la couverture quelque peu glorieuse et l'article dans lequel ils présentent avantageusement leur firme à l'un des cas de plagiat les plus vils que l'on n'ait jamais découverts. Deux cas, plutôt. Un heureux hasard a en effet permis de retracer sur Youtube deux pubs postés entre 2006 et 2007, qui ressemblent outrageusement jusqu'au moindre détail (des dialogues du script jusqu'aux angles des prises de vue) à leurs deux plus récentes productions. Comble d'audace (au bon vieux sens créole du terme) Au micro de Carel Pèdre sur Radio One, les voleurs (voleurs d'idées, on entend) rétorquent que l'on avait surtout découvert leur « inspiration ». C'est ainsi qu'ils créent leurs pubs : grâce à Youtube, en « adaptant » fidèlement les oeuvres de concepteurs américains, asiatiques qui ont pris leur temps pour les créer. « ... Des fois, le client arrive sans savoir ce qu'il veut. Il nous faut alors trouver des idées simples, faciles à réaliser. Nous ne sommes pas des magiciens. Nous n'avons pas non plus la prétention de tout savoir. Il nous faut produire deux publicités par mois pour faire marcher l'entreprise; or, chaque publicité requiert un mois de travail. De ce fait, il nous faudra toujours trouver des idées simples auxquelles on ne sera malheureusement pas les premiers à penser », expliquent-ils dans Ticket. « Inspiration » est le mot qu'ils utilisent sur leur page Facebook lorsqu'ils diffusent, toujours a posteriori, la version originale de leur plagiat. A peine sur la défensive, ils ajoutent comme argument à l'interview qu'ils ne sont pas les seuls, ni les premiers à copier ; avant de finir fièrement l'interview en disant que ce n'était pas leur première « inspiration » et que d'autres suivraient bientôt. Déchéance ? On précise pour l'esprit confus qu'il y a bien plagiat (voir encadré). On ne peut parler d'adaptation, de parodie, ou de remake (d'une pub ? hum !), comme avancé à la radio, notamment par l'un des principaux acteurs d'une des pubs, pour défendre nos pirates de l'audiovisuel. Ces différents genres seraient cités envisageables seulement si les propriétaires originaux avaient été prévenus et avaient permis l'adaptation, et si le public avait été averti qu'il était en présence de la copie d'une oeuvre préexistante. A les entendre on doit croire que leur plagiat leur profite doublement. « Il y a deux semaines de cela on avait 300 « Like » sur notre page Facebook, on en a plus de 4 000 maintenant et cela ne cesse d'augmenter. Bonne ou mauvaise, la publicité demeure de la publicité », se réjouissent-ils dans Ticket Magazine. A raison, est-on obligé de constater. Parce qu'en effet, dans une société « normale », la population se serait offusquée de la fraude. Les criminels (le vol étant un crime dans un certain cas ) pris en telle flagrance apparaîtraient en photo tête baissée, pour cacher des visages honteux. Leurs déclarations publiques seraient pour se confondre en excuses et dire, tels des enfants pris en faute, qu'ils ne recommenceraient pas. Mais c'est tout le contraire qui se produit. Un sociologue trouverait matière à réflexion dans cette société haïtienne d'aujourd'hui. On évoquerait peut-être l'influence du personnage de « Malice » sur notre enfance. Le mot « impunité » serait bien vite mis au-devant de la scène. D'autres exemples seraient pris. Mais restons-en à notre « cas Muska ». Des complices ? L'un des faits les plus insolites de ces deux cas de plagiat, les deux clients des pubs en cause n'ont pas éprouvé la nécessité de se prononcer. L'une des pubs, cependant, n'est pas présentée à la télé et n'a été dévoilée que sur les réseaux sociaux; quant à l'autre, elle continue de passer à l'écran. Les commanditaires étaient-ils au courant de la fraude ? Rien n'est dit dans la presse. Pour connaître leur satisfaction, on doit s'en tenir au mot de nos cher plagiaires qui ont déclaré à ce magazine: « Aussi étrange que cela puisse paraître, les clients sont heureux ! La promotion du produit est assurée ». Hum! Etrange en effet. Inquiétant aussi. Inquiétant qu'ils ne se sentent pas inquiétés. Considérons le côté financier des choses vu que de toute évidence la morale n'est pas leur premier souci : dans le cas où le plagiat serait découvert, auteurs de ces pubs, ils devraient débourser des sommes faramineuses pour réparer le forfait. Pourquoi cet article, au risque de leur faire davantage de bonnes mauvaises pubs ? Pour crier notre exaspération et signifier notre désaccord. Pour dire à tous qu'il y en a qui croient encore à la morale, à l'honnêteté, à la créativité, à la propriété intellectuelle, au respect des autres aussi, celui du public comme celui des compétiteurs qui - soyons positifs, présumons que ce soit le cas - usent de leur créativité et prennent des journées et des nuits à concevoir leurs pubs. C'est pourquoi, jusqu'à ce que la pub en faute soit retirée des ondes et que nous puissions lire une note d'excuses des compagnies pour le regrettable incident, nous - l'auteur de ce texte - n'achèterons AUCUN des produits dont elles font la promotion. Ce sera notre petit coup de gueule. Quand bien même cette démarche individuelle ne risque pas de faire, à l'opposé de la compagnie, « le buzz », encore moins déstabiliser les chiffres d'affaires de leurs commanditaires, elle dira à tous que quelqu'un s'est prononcé et a réagi. Si d'autres partagent notre exaspération, qu'ils se sentent libres de reprendre notre geste. Il ne nous viendrait nullement à l'idée de les accuser... de plagiat !