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Opinions

La transition à l'épreuve des faits

SC
Suzy Castor

September 21, 2012 · Lecture : 11 min

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Suzy Castor 

 

Vient de paraitre le Numéro 26-27 de la Revue RENCONTRE sur le bilan de la transition. La table ronde à laquelle ont participé Hérold Jean François, le père William Smarth et Evans Paul,  a été introduite par  un commentaire de Suzy Castor.

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Comme le soulignent certains auteurs, le terme désigne « l’intervalle entre un régime politique et un autre processus à travers lequel les nouvelles règles du jeu politique sont produites et acceptées avant de pouvoir donner lieu à un nouvel ordre politique ». Par conséquent, la transition est un nouveau cheminement au cours duquel coexistent des relations politiques démocratiques avec celles essentiellement dictatoriales ou autoritaires. Nous pouvons ainsi parler de sortie de dictature. De toute façon, il s’agit d’un processus complexe où se manifestent des intérêts, projets et pulsions multiples d’une société, qui acquiert une certaine accélération ou des formes diverses suivant le niveau de développement, les antécédents historiques ou l’expérience plus ou moins prolongée d’un régime démocratique antérieur à la dictature de chaque pays, en un mot, de la dimension conjoncturelle et structurelle du contexte de la transition.

 

Francoise Garret, La cathédrale de Port-au-Prince, 2010

 

La durée des diverses expériences de transition peut s’étendre sur plusieurs années. Comment pouvons-nous l’estimer dans le cas d’Haïti ? Très souvent nous reprenons l’expression de Pierre-Raymond Dumas « la transition qui n’en finit pas ». Les interprétations diffèrent selon les auteurs. Certains la localisent après le renversement de Jean-Bertrand Aristide du pouvoir (2004 à date) ou encore dans la période du gouvernement provisoire de Gérard Latortue (2004-2006). Enfin, Cary Hector, en 2007, parle d’une double transition considérant la première, de 1986 à 2004, avec une césure qualitative entre l996 et 1999, et la deuxième avec un nouveau régime hybride que Jean-Bertrand Aristide a essayé d’enraciner de 2000 à 2001.

Pour les commodités de l’exposé et dans une perspective historique, nous considérons la période la plus utilisée sur la sortie de dictature en Haïti. La transition a été amorcée le 7 février l986 comme symbole de l’écroulement d’un régime dictatorial de plus de 29 ans, avec le départ de Jean-Claude Duvalier. Jusqu’où s’étend-t-elle ?

Plusieurs experts des phénomènes de transition, comme J.Y. Morin, dans une approche essentiellement institutionnaliste, signalent que le « constitutionnalisme joue un rôle de premier plan dans la transition des régimes autoritaires à la démocratie. Ce constitutionnalisme consiste à enchâsser les libertés, les droits civils et politiques ainsi que les règles de l’État de droit dans les constitutions de chaque État et à en garantir le respect en les rendant justiciables devant les institutions légalement établies par la Constitution ». Dès sa première année, la sortie de dictature haïtienne a été marquée par le vote de la Constitution de l987, résultat de la corrélation des forces en présence : d’une part, celle des militaires au pouvoir qui voulaient assurer une certaine continuité ; d’autre part, celle de la poussée populaire qui exigeait une rupture avec l’ordre ancien et le passage du régime dictatorial à un régime démocratique. La Constitution, véritable projet de société, établissait certaines institutions pour régler la relation entre les pouvoirs et entre les autorités et les citoyens. Depuis lors, son application sine qua non est devenue le symbole du processus de démocratisation. Peut-on avancer que son adoption a fermé l’époque de transition et ouvert une nouvelle étape ?  Bien au contraire. Elle a servi de pivot à une transition marquée par le constant désajustement entre la superposition des principes démocratiques et les agissements autoritaires. La Constitution de l987, en grande partie non encore appliquée et souvent violée, bien qu’elle soit l’objet de nombreux débats, loin de fermer la transition, demeure jusqu’à présent l’acquis de cette période et aussi son guide.

Devrait-on enclaver la transition entre les deux dates symboliques du départ et du retour de Jean-Claude Duvalier ? Expression des avatars et des péripéties de cette époque, contrairement au départ de Jean-Claude Duvalier, la date de son retour est le résultat de la connivence des éléments du régime antérieur et de l’international avec la nouvelle situation de démocratisation politique. Malgré sa forte charge symbolique, elle n’a pas et ne saurait constituer une césure dans le processus de la transition.

Une transition peut-elle durer un quart de siècle ? « La transition haïtienne, souligne Sauveur Pierre Étienne, est une transition en dents de scie, une transition chaotique. Il y eut à la fois continuité et rupture dans la poursuite du changement politique ». En effet, son développement n’a pas été uniforme. Sans aucun doute, nous avons assisté, durant ces 25 ans, à des mutations multiples qui ont particulièrement marqué le champ politique et, de manière générale, l’ensemble de la vie nationale. Après 26 ans, les points de départ et d’arrivée sont-ils les mêmes, pouvons-nous nous interroger ? Quoi qu’il en soit, est-ce qu’il y a eu des changements substantiels dans sa trajectoire ? Et quelles sont les raisons qui peuvent expliquer une si longue transition ? Dans un effort de compréhension, nous énumérons les différentes phases politiques des formes concrètes de son développement :

a)   7 février 1986 - 16 décembre 1990 : Antagonismes entre la continuité néoduvaliériste et la lutte pour un nouvel ordre démocratique. La répression de l’armée n’arrive pas à dominer les revendications et la mobilisation populaire. Dans des combats difficiles, avec des avancées et des reculs, les élections du 16 décembre l990 rompent le match nul entre les deux camps. Pour la première fois depuis l’occupation américaine, l’armée n’est pas source de pouvoir.

b)  Décembre 1990 -  septembre 1991 : l’intermède de l’exercice d’un pouvoir démocratique malgré ses limites. Avec le gouvernement d’Aristide, fruit de ce grand mouvement social, la classe politique traditionnelle est déplacée ; les exclus font leur entrée en scène par la voie royale ; le rêve de participation politique se concrétise avec la légitimité populaire et constitutionnelle. Durant ces sept mois se réalisent des avancées du point de vue légal, mais peu de changements dans l’amélioration de la vie des majorités. Cependant, le sentiment d’être en condition propice pour l’accès à la citoyenneté représente une conquête de haute potentialité pour arriver à une nation enfin unifiée.

c)   Septembre 1991 - octobre 1994 : la restauration totalitaire. L’expérience du pouvoir démocratique se révèle rapidement une illusion avec un violent coup d’État par une armée chaque fois plus gangstérisée. Malgré une répression sans rémission, la résistance se renforce. En pleine période de guerre froide, l’armée perd l’appui de ses alliés traditionnels et Aristide président constitutionnel, revient au pouvoir accompagné des troupes militaires de la communauté internationale.

d)  Octobre 1994 - janvier 2010 :        le long régime Aristide - Préval, avec l’intermède du gouvernement provisoire Jonassaint – Latortue, couvre toute cette période. Le retour apporte de nouvelles illusions et opportunités mais aussi des ruptures, des dérives et des perversions. La dissolution de l’armée constitue une avancée des plus significatives. Cependant, le populisme et l’absence de projets affectent bien vite la légitimité du régime. Non seulement les vieux schémas du passé sont reproduits (abus de pouvoir, corruption, clientélisme, autoritarisme etc.), mais aussi les déformations économiques et sociales du système sont accentuées. La désinstitutionnalisation des institutions rompt toutes les digues de contention de la société et du pouvoir, reflétant l’incapacité de la gestion du pouvoir Lavalas. Avec un jeu d’alliances de plus en plus réduit et la diminution de sa capacité de mobiliser les masses, hier encore enthousiastes, on assista non seulement à la désarticulation de la société mais aussi à la perte de la souveraineté nationale avec la puissante omniprésence de l6 000 militaires des Nations Unies.

A noter durant cette époque la difficulté d’une cohérence nationale, car la faiblesse du mouvement des secteurs démocratiques, à la fois cause et conséquence du manque de ressources financières et humaines, réduit sa capacité d’intervention et d’adoption de solutions par des moyens politiques.

e)   Janvier 2010 à date. Le tremblement de terre et les nouvelles données. Cette catastrophe a accentué et a mis à découvert toutes les caractéristiques de la période antérieure : l’absence de leadership individuel et collectif, le manque d’alternatives, la détérioration des institutions, le renforcement de la tutelle, l’aggravation de la situation économique. La voie est ouverte à une nouvelle forme de populisme –de droite cette fois– qui débouche sur les incertitudes que nous vivons actuellement.

Eu égard à ce qui précède, il nous est difficile de fermer la période de transition. Sommes-nous arrivés à une stabilisation de la démocratisation dans notre société ?  La tentation dictatoriale ne nous guette-t-elle pas ?  La réflexion sur l’évolution de la transition encore fragile et menacée ne souligne-t-elle pas de multiples difficultés et incertitudes ?

Plusieurs questions nous préoccupent. Cette Table Ronde va certainement aider à éclairer bon nombre de difficultés et de blocages mais aussi à signaler les conquêtes et les atouts de ces deux dernières décennies. Brièvement nous pouvons signaler certaines caractéristiques que nous jugeons importantes.

La période de transition a été marquée par : la rupture avec l’État dictatorial, la mise sous tutelle, la faible structuration organisationnelle, le refus de l’accès au droit à la citoyenneté, les catastrophes naturelles.

Les tensions entre la rupture avec l’État dictatorial et la naissance d’un État au service de toute la nation. Un État moderne et efficace, capable d'élaborer des politiques de développement humain et soutenu. Un État de droit avec des règles de jeu claires et le fonctionnement adéquat des autres pouvoirs. Or, le présidentialisme à outrance, s’est singularisé, en maintes fois, par des pratiques autoritaires et par des tentatives franches ou sournoises de vassalisation des deux autres pouvoirs. Durant toute la transition, il n’a pu établir les institutions prônées par la Constitution et a, au contraire,  affaibli celles qui existaient. Il s’est montré incapable de sauvegarder la souveraineté de la nation. Le système politique avec le populisme de gauche ou de droite, n’a pas donné de réponses concrètes et efficaces aux revendications et aux besoins matériels de la société et est devenu chaque fois plus incapable de maintenir une légitimité acceptable et de juguler la pauvreté.

L’évolution d’un pays en situation de dépendance à un pays qui a perdu sa souveraineté. D’où les tensions entre la demande de souveraineté et la mise sous tutelle de la nation. La présence de troupes militaires internationales, l’omnipuissante présence civile étrangère, l’omniprésence des Ong et les caractéristiques de la coopération internationale innervent tous les aspects de la vie du pays et leurs actions se font sentir dans tous les camps. Cette situation introduit un nouveau facteur dans la complexité de l’évolution de la transition et rend encore plus difficile son dépassement.

La tension entre l’irruption de nouveaux intervenants sur la scène qui revendiquent leur participation sociale et politique, et leur faible structuration organisationnelle. Le mouvement social potentiellement puissant, malgré ses limitations et ses moments de flux et de reflux, est caractérisé par la présence de partis politiques et de la société civile faiblement organisés, avec une absence patente de leadership individuel ou collectif. D’où la difficulté de répondre à la nécessité d’une direction qui garantirait l’orientation politique et s’assurerait de plus en plus le soutien chaque fois plus ample de la population.

La tension entre la violence structurelle et conjoncturelle du pouvoir et le choix pacifique adopté par le mouvement démocratique. La violence politique a commencé dès avril 1986 avec la tuerie de militants lors d’un pèlerinage à Fort-Dimanche, symbole de la répression des 29 ans de la dictature. La tenue des premières élections, en l987 –encore un acquis de la Constitution–, s’est soldé par le massacre de votants particulièrement à la ruelle Vaillant, violence depuis lors toujours présente ou sous-jacente dans les élections ultérieures, ou dans des moments de difficultés politiques. La tentation d’un retour au passé, bien que de plus en plus difficile, ne s’est pas totalement éloignée du pouvoir. Violence inhérente à la société à deux voies où le refus à la citoyenneté et à l’accès aux conditions de vie acceptables plonge la grande majorité dans une situation de misère explosive. Le mouvement démocratique, à part des exceptions non démocratiques, s’est toujours défini par son caractère politique.

La tension entre l’acquis des libertés publiques et le refus de l’accès au droit à la citoyenneté. On ne soulignera jamais assez le poids de la libération de la parole et de l’exercice des droits civils et politiques après 29 ans de dictature. Toutefois, la transition n’a pas pu avancer avec efficacité et transparence pour empêcher la détérioration de la situation économique. Elle n’a pas été capable de répondre aux demandes sociales ni de résoudre les complexes problèmes de la marginalisation et de l’exclusion génératrice d’une pauvreté extrême. Au contraire, après le 12 janvier 2010, les secteurs appauvris de la classe moyenne connaissent une mobilité sociale par le bas et viennent intégrer les contingents de pauvres. Il est bon de signaler cependant un phénomène nouveau qui augmente cette tension : des couches de plus en plus grandes non seulement sont pauvres mais aussi ont pris conscience de ce que cela signifie comme marginalisation sociale, économique et politique.

Et enfin, il n’est pas superflu de rappeler que, jamais peut-être dans son histoire, le pays n’a dû affronter, en un si court laps de temps, tellement de catastrophes naturelles qui se sont distinguées non seulement par leur répétition, mais aussi par l’ampleur des dégâts et leurs retombées sur la vie nationale. L’impact en est grand. Le 12 janvier 2010 avec le tremblement de terre de 33 secondes peut être considéré comme une date césure dans le développement de cette transition.

Voilà brièvement quelques paramètres dont il faut tenir compte pour évaluer l’époque de la transition et qui se retrouveront, d’une façon ou d’une autre, dans le bilan qui sera dressé au cours de cette Table Ronde, avec la présence de trois personnalités qui ont été des acteurs dans la lutte contre la dictature et durant l’évolution de cette sortie de dictature : le Révérend père William Smarth, le dirigeant politique, Evans Paul et l’écrivain, journaliste Hérold Jean-François.

 

 

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