Par Georgemain PROPHÈTE
Le régime du président Michel Joseph Martelly, inauguré le 14 mai 2011, est entré dans une phase cruciale de son évolution avec sa tentative audacieuse, arrogante et téméraire, de prendre le contrôle total du processus politique à travers la mainmise sur le processus de formation du Conseil Électoral, sur la machine électorale elle-même et sur les prochaines élections pour le renouvellement du tiers (1/3) du Sénat et des Collectivités locales et territoriales.
Comme quoi, les péripéties du processus qui a permis au président d’accéder au pouvoir ne lui ont, en rien, servi de leçon. Si c’était le cas, il n’aurait pas eu le même réflexe que ses prédécesseurs à la tête du pays. Il aurait appris et retenu, de son expérience récente de prise de pouvoir, que ce sont ces comportements et ces attitudes qui ont aidé à creuser la tombe politique de tous ceux qui l’ont précédé à la magistrature suprême de l’État d’Haïti. Il se serait souvenu que le credo démocratique de l’alternance politique après le 7 février 1986 était le suivant : «Chak kat (4) an. Pa gen double!» Ce credo n’a pas changé, que je sache !
Et pourtant, comme beaucoup d’autres avant lui, il a pris plusieurs décisions qui permettent de douter de sa bonne foi dans la gestion politique de la chose publique. Par exemple :
La mise au rancart, juste après son élection, de la plateforme politique «Repons Peyizan» qui lui avait servi de couverture politique pour s’inscrire comme candidat en dépit des prises de position publiques non convaincantes des dirigeants d’une des factions de la plateforme voulant faire croire le contraire ;
La nomination, dans des conditions douteuses, de trois (3) des juges de la Cour de cassation ;
La validation de la désignation, dans des conditions troublantes, des trois (3) membres du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire devant intégrer le Conseil électoral permanent ;
La nomination d’une nouvelle directrice générale au Conseil électoral avant la désignation et l’installation des neuf (9) membres devant constituer le Conseil électoral permanent ;
La désignation de Me Josué Pierre-Louis comme représentant du pouvoir exécutif dans la composition du Conseil électoral permanent avec tous les risques de contestation et de malaise que charrie cette désignation tant au Parlement que dans la classe politique ;
La publication d’un arrêté pour former un Conseil électoral de six (6) membres au lieu de neuf (9), tel que prévu par la Constitution amendée ;
La formation du nouveau parti politique présidentiel, le Mouvement haïtien Tèt Kale (MHTK) ;
La tentative de se rapprocher de certains membres du Pouvoir législatif pour constituer une majorité présidentielle à la Chambre des députés en vue de la désignation, en dehors des normes constitutionnelles, de deux (2) des trois (3) membres du Pouvoir législatif devant intégrer un éventuel Conseil électoral permanent conjoncturel ;
L’obstination à se croire en droit de refuser de prendre en compte les réserves et préoccupations d’un large secteur de la classe politique et de la société civile qui ne s'est pas privé de dénoncer ce qu’il voit, déjà, comme une dérive du régime dans le sens d’une tentation totalitaire d’accaparement de l’espace politique et administratif du pouvoir d’État en Haïti et de mainmise sur les maigres ressources publiques.
Certains observateurs de la crise haïtienne contemporaine redoutent que ces initiatives du pouvoir en place ne constituent un «remake» des situations analogues que le pays a vécues à divers moments de l’histoire récente depuis le général-président Paul Eugène Magloire, le président à vie Jean-Claude Duvalier, le président constitutionnel Jean-Bertrand Aristide, le président René Garcia Préval pour arriver au président «Tet Kale» Michel Joseph Martelly. Tous, ils se sont laissés infecter par le virus de la pérennisation au pouvoir. Tous, ils ont piteusement échoué !
Si les autres, avant lui, ont échoué dans leur tentative de garder le pouvoir contre la volonté de la majorité, qu’est-ce qui fait croire au président Martelly qu’il peut continuer à écrire, à émettre et à tirer des chèques sans provision sur son compte «politique» ? Qu’est-ce qui fait croire aux proches conseillers et tuteurs du président que cette fois est la bonne pour le pousser à se lancer à l’assaut ?
Il parait, en effet, incompréhensible que des cerveaux doués de bon sens politique et de raison logique puissent s’imaginer, même un instant, que la société haïtienne dans sa composition actuelle puisse s’accommoder de montages politiques osés qui ont, pour seule caractéristique, la capacité de nous entrainer dans une entreprise, au mieux, suicidaire, au pire calamiteuse pour le pays.
Depuis 1986 en effet, la société haïtienne est entrée dans un processus de déconstruction et de refondation que d’aucuns avaient souhaité moins long, moins ardu et moins périlleux. En ce sens, beaucoup d’entre nous avions sous-estimé les capacités de blocage des extrêmistes de tous bords et leur habileté à s’allier avec les assassins financiers «hitmen » de la communauté internationale pour arrêter le train du changement et détourner la locomotive de la rupture en Haïti.
En cela, nous avions sous-estimé les capacités de ces extrêmistes à se protéger et à se reproduire en l’état. Nous avions sous-estimé leurs capacités à s’infiltrer dans les rouages du capitalisme prédateur pour faire reculer les échéances démocratiques et y maintenir un environnement politique délétère sur fonds de confusion idéologique sciemment et savamment entretenue pour se donner le temps de préparer ou bloquer la prochaine percée révolutionnaire. Plusieurs pays d’Amérique du Sud et d’Afrique représentent un champ d’expérimentation assez exhaustif de cette stratégie qui a donné les résultats que nous savons en Haïti. Et, c’est dommage !
Dans un autre registre, nous avions surestimé nos capacités d’appréhension du futur et de compréhension des processus de changement qui sont intervenus dans le monde et dont nous avions voulu nous inspirer. Nous avions surestimé nos forces sociales, notre compétence politique, nos capacités de transformation mentale en tant que corps social quand il s’agit d’adresser des problèmes très complexes que sont ceux que nous avons dû affronter sur le plan des confrontations idéologiques à arbitrer, des antagonismes sociaux à atténuer, des disparités économiques à réduire, de la lutte pour réduire la pauvreté à gagner, des efforts pour attirer des investissements importants dans le pays, du nouveau rôle que la première république noire indépendante du monde devrait être amenée à jouer dans un monde en constante mutation.
Ce sont des défis de taille pour le relèvement desquels nous n’avions jamais pu constituer une masse critique de gens de bonne foi et de bonne volonté sur qui compter. Nous avions dû improviser à chaque fois parce que nous n’étions pas préparés et nous ne savions même pas comment nous y prendre. Depuis le drame du Pont-Rouge et aujourd’hui encore, nous ne le savons toujours pas. Et ce n’est pas une question de fatalité. Au contraire ! En cela, nous avions confondu désir et pouvoir.
Nous avions rêvé de changement et de rupture et avions cru, naïvement, pouvoir les réaliser par le seul fait d’y penser. Nous avions été incapables de constituer et de mobiliser assez de compétences politiques et d’expérience dans les négociations internationales pour élaborer, porter, présenter, soutenir, défendre et piloter un projet viable de transformation de la société haïtienne, de refondation de l’État-Nation d’Haïti et de reconstruction du pays. Nous avions été incapables de nous mobiliser autour d’un projet commun pour construire ensemble la société de demain.
Nous participons, à chaque fois, à des élections «bidon» que nous savons truquées et espérons, quand même, la satisfaction de nos revendications sur la base des résultats de ces mêmes élections. Nous devons avoir le mâle courage et l’humilité de reconnaitre que ce ne sont pas les «Blancs» qui ont échoué en Haïti. Non ! Nous avions été incapables de mettre en face d’eux des interlocuteurs éclairés, compétents, légitimes et crédibles pour négocier un développement durable pour le pays. C’était notre responsabilité de nous en assurer.
Les choses s’étant passées de la manière dont elles se sont passées jusqu’ici, que nous reste-t-il donc à faire ? Il nous reste à imaginer une bien meilleure stratégie pour remonter le courant du passé et repartir du bon pied cette fois pour faciliter l’émergence d’un nouveau leadership visionnaire, éclairé et responsable pour porter et piloter le projet politique, économique et social de la société de demain.
Il nous reste à revisiter la doctrine de la fraternité, conçue par Toussaint Louverture, qui représente, quoi qu’on dise, la contribution de la révolution haïtienne de 1804 au projet politique de la modernité. Il nous reste à convoquer un grand «Konbit Chita Tande» pour vider nos contentieux passés et présents, purifier notre mémoire collective et repartir. Il nous reste à susciter un engagement citoyen chez les plus fortunés d’entre nous, chez les plus instruits d’entre nous, chez les mieux lotis d’entre nous pour qu’enfin ils acceptent d’assumer le leadership intellectuel, social et économique pour lequel leur formation, leur position et leur situation devaient en principe les préparer.
Il est très important de nous donner les capacités pour construire,et consolider une majorité politique confortable, légitime et crédible pour appuyer toute démarche de refondation de la nation et de reconstruction du pays. C’est bien malheureux que ce soient uniquement les pauvres, les chômeurs, les professionnels demandeurs d’emplois en quête d’opportunités lucratives et surtout, la communauté internationale intéressée qui acceptent de se mobiliser dans la réflexion, l’animation et le financement de l’activisme politique, ce qui en fait une activité aléatoire et précaire.
Ces composantes-là de la strate sociale haïtienne ne sont pas, à elles seules, porteuses de changement et de rupture pour la simple et bonne raison qu’illes n’ont rien à perdre dans une entreprise de transformation sociale et économique. Haïti a besoin de mobiliser ses ressources humaines et matérielles rares, de l'intervention et de la diaspora, pour renaitre de ses cendres. C’est, peut-être, la partie la plus difficile mais, aussi, la démarche la plus sensée pour réussir le pari.
C’est, de l’avis de beaucoup d’entre nous, la seule issue viable pour l’avenir prévisible. C’est à cette tâche gigantesque mais, oh! combien exaltante, que nous souhaitons pouvoir convier une majorité d’entre vous, chers lecteurs. Car, l’Heure est grave et les défis sont de taille !
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