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Opinions

Refonder le système éducatif haïtien : oui mais sur quelle nouvelle base?

PD
Pierre Djympson CHÉRY Sociologue et M.A sciences de l'éducation en France Port-au-Prince, le 3 octobre 2012 cherypi2303@yahoo.fr

October 23, 2012 · Lecture : 11 min

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Le concept « refondation du système éducatif haïtien» est très à la mode. Ce concept constitue, par exemple, le sous-titre du Plan Opérationnel[1] 2012-2017 que le ministère de l'Education nationale et de la Formation professionnelle (MENFP) a élaboré. Les mardi 28 et mercredi 29 février 2012, deux (2) journées de table ronde ont été réalisées par le MENFP avec les partenaires techniques et financiers en vue de recueillir les réactions et commentaires de ces acteurs. Refonder sous-entend non seulement qu'il existe déjà un fondement qu'on cherche à transformer mais aussi que de nouveaux acteurs doivent s'impliquer. Quel est le fondement actuel du système éducatif haïtien ? Sur quelle nouvelle base doit-on faire cette refondation ?

1-      Caractéristiques du système éducatif haïtien

Le système éducatif haïtien, dans sa structure organisationnelle formelle actuelle, désigne l'éducation préscolaire, l'enseignement fondamental, l'enseignement secondaire et l'enseignement supérieur, sans oublier la formation technique et professionnelle.[2] Au-delà des différences de caractéristiques liées à chacun de ces niveaux de l'offre éducative en Haïti, on peut dégager des caractéristiques transversales.

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Au lendemain de la proclamation de l'indépendance, l'assassinat de l'empereur Jean-Jacques Dessalines (17 Octobre 1806) ouvrit la voie à une société haïtienne subdivisée géographiquement en deux et tiraillée par deux (2) projets de société différents: les anciens libres, propriétaires terriens et les nouveaux libres. Ce dualisme historique entre anciens et nouveaux libres, ou bien propriétaires/non propriétaires ou pauvres/riches, détermine, par leur reconfiguration incessante dans l'histoire d'Haïti, le fondement intrinsèque de notre parcours de peuple et se reproduit au niveau de toutes les superstructures.  Du coup, cette contradiction principale nous impose, contrairement à certains idéologues qui le font sans cesse pour mystifier les barbaries de la dictature, de ne pas appréhender les phénomènes sociaux à partir des 25 dernières années (faisant référence à la fin de la dictature sanguinaire des Duvalier (7 Février 1986), ni à partir du séisme (12 janvier 2010), ni à partir de la réforme de Bernard (1982, en éducation). Ces périodes ne représentent que des moments conjoncturels dans la lutte des nouveaux libres pour une société juste (réalité structurelle) fondée sur l'égalité et la liberté face à des élites dirigeantes entêtées à maintenir le statu quo, de façon globale, et un système éducatif  élitiste, inégalitaire[3] et extraverti subséquemment. Et c'est en ce sens que Jn Anil Louis-Juste précise que« la crise de l'éducation [en Haïti] ne doit pas être étudiée en dehors des pratiques d'exploitation et de domination de la paysannerie haïtienne, et des comportements compradores du capital servile haïtien»[4]

a)      L'offre d'éducation en Haïti

Deux cent huit (208) ans après la proclamation officielle de l'indépendance de la première république noire, vingt cinq (25) ans après l'adoption de la Constitution de 1987, qui, en son article 32 fait obligation à l'État de garantir l'éducation primaire (deux premiers cycles du fondamental) à tous les enfants haïtiens, le taux d'analphabétisme est évalué à plus de 3 millions (MENFP, PO), 500 mille enfants non scolarisés, plus de 120 sections communales dépourvues d'école publique, seulement 25 mille étudiants[5] à l'Université d'Etat d'Haïti (UEH)[6] pour 5 639 026 habitants âgés de 18 ans et plus (IHSI, 2009). Ces données quantitatives, parmi tant d'autres indicateurs, démontrent à quel point l'accès à l'éducation épouse le dualisme originel anciens/nouveaux libres et s'articule en fonction de la place qu'on occupe dans les rapports sociaux de production.

Il est important de relater et d'applaudir l'initiative courageuse du président Joseph Michel Martelly en 2011 de transformer sa promesse de campagne d'extension massive de l'offre de l'éducation primaire en programme et actions d'Etat dénommé Programme de scolarisation universelle gratuite et obligatoire (PSUGO). Du coup, le PSUGO n'appartient plus au président Martelly et constitue un acquis démocratique que toute la société en général et tous les acteurs populaires en particulier sont appelés à sauvegarder, revoir, renforcer et généraliser. Et j'invite le Président Martelly et son gouvernement à veiller jour et nuit afin d'éviter le sabotage du PSUGO par les réactionnaires.

Car les réactionnaires du secteur de l'éducation ou mieux les partisans de la marchandisation de l'éducation n'hésiteront pas à mobiliser toutes leurs ressources pour saboter et même stopper le PSUGO qui est loin d'être une faveur présidentielle mais une prérogative constitutionnelle. Par ailleurs, beaucoup de familles se paupérisent sous le poids de certaines écoles congréganistes qui, en plus de leurs subventions provenant de l'Etat et (peut-être) d'autres institutions, exigent beaucoup d'argent aux parents d'enfants pour une année scolaire. Le sociologue Wilson Junior Jean a partagé sur Radio Caraïbes FM, lors d'une émission de matin Caraïbes, des éléments d'une enquête qui révèle le montant très élevé d'argent (en US et en gourdes, mais je n'ai pas encore accès aux chiffres) exigés par certaines écoles congréganistes pour la rentrée scolaire 2012.

Dans la même logique de l'inégal accès à l'éducation, les différents gouvernements, via, pour ou au nom des autorités du MENFP, choisissent (et pour cause !) de gaspiller de grosses sommes d'argent, par exemple pour des commissions pilotées parfois par des « experts » internationaux ou nationaux qui, souvent, ne méritent le titre que parce qu'ils ont la manie de recommander ce qui va dans l'intérêt du maintien de ce système éducatif élitiste, inégalitaire et extraverti. Par exemple, un rapport d'une commission présidentielle en éducation a coûté (retenez votre souffle !) vingt six millions (26,000,000.00) de gourdes, selon Ronald Jean-Jacques[7], sans faire référence au gaspillage à travers des Projets, parfois contradictoires, sans effets durables alors qu'ils drainent plusieurs millions. Quant aux différents fonds de subvention directe à des particuliers, c'est une tactique de retenir le malade en vie afin de mieux légitimer incessamment des réquisitions de médicaments en sa faveur.

Ce n'est pas une donnée naturelle ni un fait social irréversible que l'éducation en Haïti, pour être de qualité, doit être élitiste, réservée à un petit groupe considéré et se considérant comme les ayant droit, c'est plutôt un mensonge idéologique construit dans l'objectif d'emmener les exclus du système éducatif et les usagers des écoles et universités « borlettes[8] » à se résigner à leur sort.  Jn Anil Louis-Juste rectifie en ce sens « l'élitisme éducatif est une orientation pédagogique qui vise la reproduction des inégalités sociales créées par l'appropriation privée des terres au lendemain de l'indépendance, en 1804»[9]. Par ailleurs, c'est cette même volonté (historique) de maintien du statu quo, sous l'influence de courants idéologiques mondiaux comme le néolibéralisme et la privatisation des services publics, qui détermine la persistance indécente des dirigeants politiques haïtiens à mobiliser beaucoup d'argent dans des actions de saupoudrage.

b)     Aspect qualitatif

Du point de vue qualitatif, le diagnostic est révoltant. Par exemple, au lieu d'appliquer une politique de carrière à l'endroit des enseignants[10], entrainant la valorisation de ce métier considéré de plus en plus comme un tremplin de peu de valeur, il est regrettable de constater en éducation, comme Paul Farmer[11] le constate dans le domaine de la santé publique aussi, la prédominance du paradigme cognitiviste consistant à dissocier (théoriquement) les conditions matérielles d'existence de l'enseignant d'avec son libre arbitre et d'élaborer en conséquence une pléthore de projets de formation initiale[12] et continue alors qu'on minimise leurs conditions matérielles de vie. Or, l'enseignant jugé inefficace (à tort où à raison) ne sera pas efficace uniquement  grâce à des formations par-ci par-là autant que ses conditions de vie se dégradent et se précarisent davantage. De même, l'augmentation du salaire des enseignants est une mesure nécessaire mais non suffisante. Le pire, certaines décisions politiques semblent résister à accorder la promotion aux jeunes cadres expérimentés qui décrochent de nouvelles qualifications.

Si, dans le Plan Opérationnel, il est fait mention de l'inefficacité interne et externe du système éducatif, par rapport aux taux de réussite scolaire et l'incapacité des produits du système de devenir des citoyens actifs et autonomes, le mémoire de licence de sociologie du Professeur Joseph Chéry[13] soutient et démontre comment et pourquoi ce que plus d'uns tendent à qualifier d'échec du système éducatif haïtien correspond plutôt, de façon imperceptible (à première vue puisque le sociologue l'a élucidée), à la volonté des élites dirigeantes de maintenir ce système éducatif élitiste, inégalitaire et extravertie. Les différents examens d'État, avec toujours des taux de réussite très faibles, participent de cette stratégie de blocage. Et si on faisait aussi passer des examens aux enseignants, au personnel non enseignant et au personnel du MENFP ? Il y aurait beaucoup de surprise !

Les rares privilégiés qui ont pu réussir au terme de ce processus de sélection, ne cessent de se faire complices des élites économiques et/ou des élites politiques pour sauvegarder et reproduire un système éducatif fondé sur l'exclusion, l'inégalité et l'extraversion. Combien d'éduqués haïtiens qui ne rêvent ou ne projettent pas de partir vivre à l'étranger, qui ne cherchent à s'enrichir coûte que coûte, à  s'ériger en oppresseurs au lieu de lutter pour l'éradication de l'oppression et à accéder au sommet de la pyramide de rapports de domination et d'exploitation au lieu de briser cette pyramide ? Dans cette dynamique de rapports sociaux, le progrès tend de plus en plus à désigner les éduqués qui arrivent à s'intégrer dans le système c'est-à-dire à s'éloigner intellectuellement (dans ses expressions écrites ou orales) et physiquement (par son lieu d'habitation) de la masse des non-éduqués.

 2-      La nouvelle base pour refonder le système éducatif haïtien

Tant que les acteurs populaires n'arrivent pas à transformer ce dualisme historique anciens et nouveaux libres ou bien propriétaires/non propriétaires ou pauvres/riches, manifesté sous des formes subsidiaires, entre autres, en noirs/mulâtres, paysans/citadins, gouvernants/gouvernés, tant que prévaut cette coupure entre les intellectuels haïtiens et les revendications populaires/les valeurs culturelles haïtiennes,  les initiatives de refondation du système éducatif haïtien ne seront que des exercices de reconfiguration du même système (élitiste, inégalitaire et extroverti) seulement avec des dénominations, des structures, des acteurs, des petits programmes et projets différents. Ce que l'on considère comme les maux ou la crise de l'éducation sont des indicateurs qui invitent de préférence à la lutte pour une éducation nationale complète, libératrice[14]  et de qualité auxquels  tous les enfants d'Haïti peuvent avoir l'égal accès, qu'il soit fils de paysan, qu'il ait la peau foncée.

Une éducation dont l'objectif final est de former des citoyens responsables, critiques, solidaires, humains, des citoyens qui ne prendront plus plaisir à s'enrichir au détriment du collectif, mais qui se conçoivent comme des êtres humains appelés à se solidariser avec autrui, à servir en vue d'un bien-être collectif, où la connaissance n'est plus un outil de différenciation et de distanciation par rapport aux autres.  

Cette nouvelle base pour la refondation du système éducatif haïtien n'est pas un voeu pieux mais un objectif révolutionnaire pour lequel les acteurs partisans de l'éducation pleine et nationale sont invités à continuer à lutter.

Dans l'intervalle, ces actions concrètes[15], non exhaustives, sont à entreprendre, le plus tôt possible :

 a)      Publier la loi sur les frais scolaires déjà votée au Parlement.

b)      Réorganiser le MENFP tenant compte des années d'expérience et les nouvelles qualifications des employés. Trop de jeunes très qualifiés (surqualifiés même) sont délaissés dans des postes d'exécutants au MENFP.

c)      Transformer toutes les ENI publiques restantes en CEFEF et au moins trois (3) nouveaux CFEF dans chaque département.

d)      Poursuivre le processus d'implantation des EFACAP à travers toutes les sections communales.

e)      Construire  au moins une école nationale dans chaque section communale et généraliser le PSUGO à tous les enfants non encore scolarisés.

f)       Adopter un plan de carrière des enseignants prenant en compte à la fois les années d'expérience et les nouvelles qualifications obtenues durant l'exercice de leur métier.

g)      Élaborer un curriculum de formation (pour chacun des niveaux susmentionnés) qui prend en compte les valeurs culturelles d'Haïti au regard, bien sur, du contexte de mondialisation de la pauvreté et de l'inégalité sociale.

h)      Renforcer et dynamiser le corps d'inspectorat.

i)        Adopter un code d'éthique et disciplinaire par lequel n'importe quel acteur éducatif (les hauts fonctionnaires surtout) doit subir les sanctions relatives aux dérogations, sans partisannerie ni influence politique.

j)        Eliminer et réaffecter tous les fonds de dépenses somptuaires et « politicistes » de l'État (voiture économique au lieu de Nissan Patrol, élimination des programmes de subventions vers des particuliers, réaffectation des fonds de la Présidence, réduction des privilèges accordés aux hauts fonctionnaires, etc.).

k)      Moderniser réellement l'administration publique par le haut c'est-à-dire éliminer tous les postes de secrétaires d'État déjà coiffés par un Ministère, réduire l'effectif des Directeurs généraux, DG adjoints pour renforcer et dynamiser, par le bas, les services et sections techniques jugés utiles à l'octroi de service public accessible à tous et de qualité.

l)        Augmenter de 20% le budget de l'UEH et construire au moins 3 campus universitaires (Ouest, grand Nord et grand Sud).

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