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Opinions

Base essentielle d'un redressement économique

PS
PAR SCHILLER NICOLAS INGENIEUR-AGRONOME IMPRIMERIE DE L'ETAT RUE HAMMERMON KILLICK PORT-AU-PRINCE, HAÏTI

January 28, 2013 · Lecture : 11 min

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A ma mère qui depuis ma tendre enfance m'a inculqué le culte l'honneur et l'amour des humbles.

 

AVANT-PROPOS

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Les idées généreuses et humanistes sont, paraît-il, notre apanage favori. Au début de l'avènement de Lescot au pouvoir, il ne manqua pas d'en auréoler son gouvernement d'une gerbe variée. Cependant que leur sonorité était agréable à l'oreille et créait un sentimentalisme trompeur dans l'âme nationale, je fus profondément déçu ; et c'est ainsi que je pris la résolution de présenter au gouvernement la structure d'un plan de redressement économique qui assurerait au pays des bases normales de progrès, une démocratisation des moyens de production, partant une répartition saine de la richesse nationale.

Une fois l'étude achevée, je sollicitai en vain par écrit, une entrevue du président ; j'allai voir mon ami Thébaud, ministre de l'Intérieur, à qui j'exposai l'urgence qu'il y avait pour moi entretenir le président. Il me répondit que c'était très difficile et que si je voulais venir au palais entre 9 et 11 heures a.m. n'importe quel jour, il arrangerait l'entrevue. Je le remerciai et lui fis remarquer que je ne quémandais aucune faveur. Sur les entrefaites, mon ami François Georges fut appelé au ministère des Travaux publics. Je lui remis l'étude en insistant qu'il la lise avant de la transmettre au chef de l'Etat. Après trois mois d'attente,-le président était ou bien trop préoccupé ou bien n'était pas dans l'état d'âme qu'il jugeait favorable, il m'apprit que celui-ci arguant de son incompétence en la matière l'avait confiée au ministre Lacroix qu'il me chargeait de voir.

C'était le coup fatal. Je voulais, je tenais à causer avec le chef, car comme tout apôtre, j'étais convaincu qu'avec mon enthousiasme et ma sincérité, fût-il criminel ou ignorant, je pouvais l'élever à la hauteur de mon idéal, et qu'après un entretien, il prendrait l'initiative dès autres.

Le ministre Lacroix me manda par téléphone en sa résidence quinze jours après. Déluge de compliments... ! Mon cher Schiller, des qu'il sera temps, je te ferai signe... et sic...

Blessé mortellement, mais battu, non, car comme la goutte d'eau de pluie qui effrite lentement le granit, je ne me décourage jamais. Je transportai mon action au sein même du Service. L'agronome en chef, M. Georges Héraux, fit mimérographier 54 exemplaires de l'étude qui fut lue à une réunion d'une vingtaine d'agronomes à Port-au-Prince. Le reste des exemplaires devait être expédié aux autres membres du personnel technique en province. Trois mois après, un congrès général devait se tenir à Damien, au cours duquel le plan devait être critiqué, modifié et soumis au gouvernement. Le ministre Dartigue, ayant eu vent de cela, blâma l'Agronome en chef d'avoir encouragé cette attitude révolutionnaire au sein même d'un organisme d'Etat. Tout ceci se passait en 1941.

J'ai décidé de publier l'étude parce qu'elle est d'actualité. Elle peut servir de guide à nos hommes politiques sincères et éclairer l'opinion de notre classe dirigeante qui s'est montrée d'une inconscience si inhumaine, non en vertu de tendances criminelles inhérentes ou occultes, mais en vertu d'un système illogique et néfaste, qui se prête au népotisme, à la corruption, au parasitisme et à l'immoralité.

J'ai jugé utile, en matière d'aide-mémoire, et pour une meilleure compréhension des vastes implications de la loi de la rente, de consacrer l'introduction à l'origine et au mécanisme de la rente normale et spéculative. Les déductions et conclusions auxquelles je suis arrivé sont le fruit de plus de 20 années d'observation du milieu social et économique haïtien.

Vingt-deux années de carrière d'agronome inspirée par le dévouement, le désintéressement et le plus pur patriotisme m'ont porté au sondage consciencieux des divers systèmes ébauchés et pratiqués un peu partout dans le monde et m'ont conduit, eu égard à notre ambiance physique et démographique, à adopter le système de la socialisation de la rente, qui est capable dans un temps relativement court de provoquer un relèvement moral, intellectuel, économique et politique qui étonnera le monde entier sous le signe de la vraie démocratie, car le principal agent de production, la terre, n'étant plus un élément d'agio, de privilège et d'abus, et ne servant plus à l'enrichissement injuste des propriétaires, le travail et le capital seront contraints de s'y consacrer davantage et dans une collaboration de plus en plus étroite.

Depuis la découverte d'Haïti, et encore moins depuis notre Indépendance, le capital productif a été d'un apport de moins en moins important dans la production. Notre outillage agricole et industriel, exception faite des compagnies étrangères, notre bétail, notre réseau routier, terrestre et fluvial, nos moyens de communication maritime, les améliorations foncières agricoles, l'hygiène et la santé publique, la qualité de nos sols ont tous diminué considérablement. Et tout cela conjointement avec une fiscalité médiévale et un accroissement remarquable de la population. L'industrialisation n'a pas été possible à cause de la rareté des matières premières, conséquence logique et inévitable de notre système d'échange arriéré, mais qui est plus répréhensible, car ses agents se recrutent parmi la classe la plus éclairée. Notre producteur agricole ou l'artisan ignorant est excusable, car il est un surhomme pour continuer à donner ce qu'il produit, après que le commerce, l'industrie et le crédit lui extorquent presque sa production complète. Mais que des cerveaux façonnés dans nos meilleures écoles primaires et secondaires de filles et de garçons et même dans les écoles supérieures nationales et d'outre-mer n'aient inventé que ce régime féodal de parasitisme, c'est décevant ! Non seulement le capital productif a diminué, mais il s'éloigne de nous. Si méchant soit-il, il a peur de ses propres tendances en Haïti, tendances exprimées par sa raréfaction, son orientation vers la consommation et par ses intérêts tortionnaires qui sont en fait du gangstérisme, car ils le stérilisent et empêchent son augmentation. Le travail a été donc chez nous le principal facteur qui a pourvu à notre faible richesse nationale, mais exploité à outrance par l'échange et la rente foncière, il a été confiné au niveau le plus bas de la subsistance. Il a eu une progression numérique surprenante de 1804 à nos jours. Au lieu de trouver la terre pour l'employer et le capital pour augmenter et améliorer sa production de façon à faire face à cette pression démographique, ces deux éléments se sont raréfiés aussi à son détriment l'ont contraint à offrir son labeur au plus bas prix possible, à payer la rente la plus élevée, et à se procurer le loyer de l'argent et les articles importés qui lui font besoin au prix fort. La terre (la Nature) est de tous les facteurs de la production, le seul qui ait été apprécié, grâce à quoi ? A cause de la demande causée par la pression démographique, et la réduction de la superficie arable ; au profit de qui ? Du propriétaire foncier, le plus souvent absentéiste et fainéant. C'est le statut de la terre qu'il s'agit de changer pour nous laver du stigmate de nègres incapables.

Une telle réforme est-elle équitable ? Nous disons sans hésiter, oui ; l'homme n'ayant droit qu'aux richesses produites à la suite de son travail, la propriété privée de la terre est une aberration, car la vie étant impossible sans l'usage de la terre, il s'ensuit que le droit à la vie implique d'emblée le droit à l'usage de ce que la Nature a mis à notre disposition pour le maintien de l'existence : le droit égal à la terre.

Moralement et économiquement, la différenciation de la propriété ne devrait pas se faire entre ce qui est approprié et gardé légalement et entre ce qui ne l'est pas, car là où la force prime, n'importe quoi peut être propriété légale. La vraie distinction doit être entre le résultat du travail de l'homme et ce qui est un don de la nature. La terre et la main-d'oeuvre produisent toutes les richesses. La justice ne peut jamais permettre à la terre (la Nature) ou à la main-d'oeuvre (l'homme) de devenir propriété. Les biens, les richesses extraites de la terre par le travail seul peuvent l'être.

La nature ne donne rien à l'homme sans travail. Tout titre à des richesses est clair et quel que soit le nombre de fois qu'elles peuvent changer de main, on peut toujours les faire remonter à un producteur. Peut-on en dire autant d'un titre foncier.? A la fin d'une série de titres, nous pouvons trouver un premier occupant qui s'appropria une vaste concession sans qu'elle ne fût contestée ou sans que cela fasse du tort à personne. Mais cette première occupation devrait-elle lui octroyer le droit de monopoliser la terre perpétuellement de façon que ses descendants puissent vivre dans l'opulence sans travail en empochant les gains des travailleurs par l'accroissement des valeurs foncières et par le prélèvement de la rente ? L'origine de la plupart des titres de propriété est soit la force ou la fraude, et le temps ne saurait les valider. A ceux qui prétendent que le temps peut le faire, on pourrait rétorquer la boutade du philosophe anglais Spencer : « A quel taux annuel le mal se transforme-t-il en bien » ?

Il n'y a pas de différence essentielle entre la propriété privée foncière et l'esclavage corporel, car celui qui possède la terre sur laquelle et de laquelle d'autres doivent vivre ou se loger a le même pouvoir de les dépouiller du fruit de leur labeur comme tenanciers que s'ils étaient ses esclaves. L'institution de l'esclavage eut pour cause la capture des prisonniers de guerre, mais ceux-ci étaient relativement peu nombreux.

C'est la propriété de la terre qui lui donna une extension formidable et ignoble.

N'est-il pas injuste de déposséder sans compensation les propriétaires actuels, dont certains ont investi en toute confiance leurs économies dans l'achat d'un terrain.? Comment au nom de la justice pourrait-on demander au peuple de racheter un droit naturel dont il ne s'est jamais départi ? Pendant toutes ces décades, on lui a pris ses gains légitimes pour acquitter la rente ou le prix vénal aux propriétaires, il n'a rien versé pour supprimer cette injustice. Si cette réforme est pénible pour une classe minoritaire, le maintien du statut actuel a été et sera plus cruel pour la majorité écrasante des producteurs. En fait, la classe des propriétaires ne serait pas rudement atteinte ; la rente étant un revenu indûment gagné, leur capacité d'acquisition dans les entreprises saines serait au contraire grandement accrue. Elle s'ajusterait rapidement à l'ordre nouveau en travaillant, en produisant effectivement.

La compensation est hors de considération, car à part la concussion qu'entraînerait l'achat par l'Etat, la dette publique serait un fardeau plus dur pour le peuple que le paiement de la rente et la puissance antiéconomique pernicieuse des propriétaires serait encore plus préjudiciable au bien-être national.

La propriété privée de la terre est un non-sens économique, moral et politique en Haïti, plus que partout ailleurs. Depuis l'Indépendance, l'instabilité foncière a fait perdre à ce pays en litiges stériles plus de capitaux qu'il ne faudrait pour en faire une nation remarquablement civilisée. Elle a épuisé nos sols, amoindri nos ressources hydrauliques, marines, climatiques et humaines à un stade dangereusement alarmant. Il faut briser cette gangue qui fait de nous une population de 3 à 4 millions, composée d'une mince écorce en pleine décadence que nous appelons l'élite et d'un noyau massif, le pilier et la base de la Nation, à qui nous filtrons à peine le privilège d'une vie de brute.

La socialisation de la rente est la philosophie économique de Henry Georges, élaborée et discutée dans son fameux ouvrage « Progrès et Pauvreté ». Je ne revendique aucune originalité car les arguments présentés ici ne sont que la reproduction d'une portion des classiques de la littérature du georgisme [Progrès et Pauvreté par Henry Georges. Librairies Félix Aalcan, Boulevard St-Germain, 108. / The Philosophy of Freedom par Gaston Haxo, publié par Land and Freedom. 150 Nassaw St., New York.] La socialisation de la rente stimule l'initiative privée, détruit la nocivité du capital, surélève le travail, supprime les contestations terriennes et en garantissant la pérennité de la terre pour les générations futures, les générations présentes sont obligées de l'améliorer. Le logement convenable devient accessible à tout un chacun. L'exploitation de l'homme par l'homme n'étant plus possible, les vertus de l'homme atteindront un degré de développement jusqu'ici inconnu.

Avec la socialisation de la rente, la richesse produite dans chaque communauté serait divisée en deux parties dont l'une serait distribuée sous forme de salaires et d'intérêts entre les producteurs individuels, l'autre à la communauté pour augmenter l'efficacité de ses membres. Ainsi la grande cause qui concentre les richesses entre les mains de ceux qui ne produisent pas et l'enlève des mains de ceux qui travaillent disparaîtrait. La crainte du besoin détruite, les grandes fortunes devenues impossibles, personne ne pourrait recevoir plus qu'il n'a gagné réellement ; car les fortunes des individus consisteraient en richesses proprement dites, qui sont les produits de travail et qui tendent constamment à se disperser.

 

(A suivre)

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