Par: Robert Paret Le parcours de Kita-Nago relève d'une prouesse. Même si les promoteurs de cette initiative n'avaient nullement l'intention de l'inscrire dans la perspective d'une quelconque performance sportive, elle remplit, tout de même, toutes les conditions pour figurer en tant que telle dans le Guinness des records. En effet, le transport de cette pièce de bois d'une demi-tonne, sur une distance de plus de 700Km à travers monts et vallées, chemins parfois scabreux et tortueux, à bras d'hommes, n'a pas de précédent. L'exploit a retenu l'attention d'un large public et son parcours a été suivi de l'intérieur comme de l'extérieur. La démarche va donc au-delà d'une parade médiatique et vise à se hisser vers un symbolisme unificateur. Une façon de démontrer, que les Haïtiens, en dépit de leur dénuement et de leurs divergences, sont encore capables, dans « l'union qui fait la force », de réaliser de grands exploits. Depuis la grande épopée de 1804, ce genre d'initiative d'un «tèt ansanm», pour galvaniser les efforts au bénéfice de la nation, s'est manifesté, en de très rares occasions. On se souviendra, tout de même du grand mouvement de solidarité réalisé en 1947, en vue d'une collecte de fonds, sou par sou, pour le paiement de la dette de l'indépendance, sous la présidence de Dumarsais Estimé; de l'impressionnante marche, au début des années 80, des Haïtiens vivant aux Etats-Unis d'Amérique, pour protester contre la tendance qui voulait faire croire que la souche du virus du Sida était d'origine haïtienne. Cette dernière entreprise de Kita-Nago sera la troisième à retenir l'attention par l'enthousiasme qu'elle a suscité. Sans vouloir rapprocher, par une comparaison blasphématoire, le calvaire du Christ, portant sur ses épaules une pièce de bois symbolisant tout le poids des maux de l'humanité, ni profaner la portée de son martyr en rémission des péchés, nous ne pouvons nous empêcher d'en déceler certaines similitudes avec le totem créole Kita- Nago. Autant la croix du supplicié demeure dans certaines religions chrétiennes comme le symbole du sacrifice consenti par le fils de Dieu, autant la sculpture Kita-Nago peut être perçue, du moins, dans une interprétation mystique et ésotérique, comme une quête de rédemption pour les fautes commises tout au long de notre itinéraire de peuple. Une façon de conjurer le mauvais sort qui semble, depuis l'indépendance, handicaper le pays. Les deux cheminements de contrition ont été parsemés d'embûches. Jésus a eu quatorze stations de souffrance, de même Kita-Nago a connu une trentaine d'arrêts dus aux relais de changement des porteurs et au poids de la charge. On dirait que la croix et Kita-Nago se rejoignent dans un symbolisme de douleurs endurées et le besoin d'exorciser un mal affligeant. Pour les vodouisants dont l'animisme constitue un credo essentiel, le choix de cette sculpture de bois est tout à fait approprié. C'est dire que les adeptes de différentes confessions religieuses, les libres-penseurs et les profanes se sont retrouvés, en signe de solidarité et en toute liberté d'action, dans ce grand mouvement collectif. Dans la foulée de cette imbrication sociale, apparemment partagée par une large frange de la population, ne devrait-on pas, en référence à nos origines africaines représentées symboliquement par les tribus Kita et Nago - deux clans séculairement ennemis - tenter de réconcilier les deux faces de notre identité de peuple ? Finir en quelque sorte avec ce vieil adage qui prône : « Depi nan Ginen, nèg pa vle wè nèg ». Car, il faut bien admettre que notre mal est congénital et qu'il explique notre vécu de peuple. Pour une nation qui a choisi pour devise : « L'union fait la force », on conviendra qu'elle demeure, en fait, très loin de cette noble déclaration d'intention. En dépit de l'esprit rassembleur de Kita-Nago, ne l'a-t-on pas noté? Après cette longue traversée, ne faudrait-il pas se questionner sur le suivi qui en sortira ? Devra-t-on s'attendre à une simple cérémonie de fermeture de l'activité, à des discours de circonstance et à des voeux pieux qui, comme d'habitude, ne manquent jamais d'être égrenés, en ces occasions ? En tout état de cause, l'intention de conserver la sculpture dans un musée ou un centre culturel approprié est souhaitable pour préserver la mémoire de l'évènement. Cependant, nous pensons que pour sortir de notre apathie sociale, il conviendrait d'entreprendre d'autres activités plus pragmatiques, d'arrêter des dispositions engageant tous les Haïtiens dans des projets plus concrets, d'intérêt public. Notre mal est si grand qu'il ne serait pas difficile de déterminer certains champs d'intervention tels que l'environnement, l'assainissement, la santé, etc... Dans cet esprit, il serait décrété un « Jour national de solidarité », chômé, durant lequel cette volonté de changement pourrait être librement exprimée par toutes les couches de la population, sans discrimination. Sans qu'il ne soit, bien sûr, perverti en journée de loisir pour aller à la plage, se rendre à l'étranger, comme le sont devenues, de nos jours, la plupart de nos fêtes nationales. Notre salut passe, sûrement, par la recherche de cette cohésion sociale. A quoi servirait cette débauche d'énergie si cette volonté qui l'a soutenue n'aboutissait pas à un changement de mentalité et à la concrétisation de certains projets nationaux d'envergure.? L'initiative de Kita-Nago est louable et les promoteurs méritent toute notre estime. Nous leur souhaitons tout le succès escompté dans le suivi d'un tel projet qui se veut unificateur.