Francklin Benjamin La question peut, à mon avis, faire l'objet de plusieurs éléments de réponse. Auparavant, disons tout de suite qu'il faut désormais inscrire « Kita Nago » (désormais KN) dans le cadre d'un phénomène de société. Cependant, au-delà de la publicité qui l'entoure, il est d'avis que ce phénomène, comme je l'entends, est révélateur de quelque chose dont il faut expliquer la profondeur. L'expérience qui en est faite montre bien qu'il y a, dans la société haïtienne, des énergies disponibles mais non « exploitées », des possibilités ignorées ou négligées qui ne demandent, pour les éveiller et les faire déborder, qu'un peu d'imagination et la confiance dans les capacités proprement haïtiennes. De ce fait(contrairement à ceux qui y voient une forme d'orgie populaire ou un simple alibi de défoulement, ou encore un motif de production d'effet de foule) il y a, il me semble, une matière brute qu'il faut penser, en l'intégrant dans la perspective des voies et moyens explorés dans le cadre de la nouvelle Haïti à repenser. Soulignons, par ailleurs, que « le phénomène KN » intervient à un moment particulier de la vie haïtienne. Cette dernière communique l'impression « d'une saturation exacerbée » de la réalité, et ressentie à travers tous les secteurs de la vie nationale. Il intervient aussi à un moment où l'opinion générale semble convenir d'une incapacité d'initiative au niveau étatique. Tout se passe comme s'il n'existait aucune articulation entre les différentes parties de la société. Par ailleurs, la gesticulation quotidienne des autorités et leurs discours ignorant la réalité socioéconomique ne produisent plus d'effet de prestidigitation. KN représenterait-il, par rapport a ce déni, un moment de vérité ? Il y a de ces occasions dans la vie d'un peuple où le « trop plein » peut déboucher sur n'importe quoi, y compris le pire ! KN est donc la preuve de la possibilité de beaucoup de choses, positives, de ce point de vue. On en peut faire une lecture à plusieurs niveaux : 1.D'abord, comme il est maintes fois répété, on peut y voir un symbole. Le verbe grec, symbolein, dont l'une des significations est « mettre ensemble », pourrait permettre de mieux saisir la dimension symbolique de KN. Mettre ensemble, c'est isoler un principe communautaire à travers une représentation. Le symbole, en ce sens, est la possibilité de partager un sens commun de l'ensemble. En d'autres termes, il se définit comme ce qui permet de se faire une idée de... Ce qui fait que tout symbole est partagé entre une part d'objectivité et une part de subjectivité. Toutefois, en dépit de ces deux dernières caractéristiques, il garde la propriété de son inscription dans le vécu et l'histoire de ceux qui l'adoptent, peu importe que l'on accorde attention ou non à sa véridicité. C'est un référent qui est là, disponible pour qui veut s'en servir. En ce sens, il faut bien admettre « qu'il y a bien dans le symbole un sens objectif présent dans la réalité... ». Il va sans dire que l'ancrage culturel de KN dans l'imaginaire historique et populaire haïtien est un legs de notre passé d'esclaves et un marqueur de notre origine. L'évocation du syntagme « Kita Nago », même avant l'initiative de Harry Nicolas, ne pourrait laisser aucun Haïtien indifférent. Ainsi, n'as-t-on pas besoin d'être vodouisant pour reconnaître dans KN une part de ces légendes ayant construit notre odyssée de peuple (soulignons au passage que KN désignent des esprits vodous, des Loas, hérités de l'Afrique, des tribus du même nom). Cependant, au-delà de cette valeur « patrimoniale » attestée, j'insisterai ici sur d'autres aspects. Mon analyse se veut plutôt symptomatique, et non historique. En effet, ce qui devrait retenir d'abord l'attention dans l'initiative ayant accouché de KN, c'est l'audace et la vision des initiateurs : à quel moment ont-ils pensé qu'il était possible de partir des Irois avec la pièce de bois pour l'acheminer, manuellement et pédestrement, à Ouanaminthe ? La seconde singularité de cet événement, est le fait de croire en la possibilité d'y arriver par des bras qui se renouvellent tout au long du parcours. C'est en ce sens qu'il me semble que si KN a manqué sur son aspect « événementiel » (je reviendrai sur cet aspect), il a mis en mouvement quelque chose qu'il faudra nommer, pour ne pas pouvoir encore. En revanche, il est possible d'essayer, de caractériser ce phénomène par quelques concepts. Il y en a, de ce point de vue, trois qui retiennent mon attention : a. Le premier concept est celui de Relais. En effet, ce dernier renvoie à un procédé garantissant la rentabilité et l'efficience dans la continuité. Il permet le changement dans la continuité. Relayer, c'est entretenir la possibilité de construire une chaîne dont les maillons sont forcément différents, mais justement nécessaires à cette construction. Une telle image, il me semble, ne peut ne pas être pour nous une image instructive, à la fois par rapport à ce que nous avons réalisé par le passé comme peuple (je pense à 1804), mais surtout à ce que nous avons encore à réaliser. L'idée de relais, dans l'esprit d'une nation, est censée être intemporelle. Les générations se relayent. La question est de savoir si nous faisons du progrès la condition du relais. C'est seulement à partir de ce moment que nous pouvons construire le socle communautaire permettant de discriminer par rapport à d'autres peuples. La première leçon à retenir de KN en ce sens, c'est qu'il serait impossible de passer des Irois à Ouanaminthe sans relayer, avec le progrès en ligne de mire. b. Le second concept que ce symbolisme met en relief est celui de Solidarité. En effet, que de discours ont été prononcés à propos de la capacité de KN à solidariser les gens ! Il est important d'y insister. Il s'agissait d'une solidarité bienveillante, franche, un peu naïve même, qui ne demandait qu'un certain écho médiatique. Mais, il faut souligner tout de suite que si KN a remis sur la scène la discussion sur la nécessité de la solidarité comme moyen de coudre notre tissu social plus que déchiré, c'est parce que nous en avons une certaine expérience. Ce qui a assuré notre survie de peuple jusqu'à présent, ce n'est ni la pitié des « pays amis », ni la bienveillance douteuse des ONG, mais plutôt notre capacité à nous solidariser autour des nécessaires solutions. Car, comment le paysan haïtien vivrait-il sans l'eskwad (escouade), le konbit (combite) — la mise en commun réciproque des bras —, expression d'une solidarité séculaire ? Comment certaines familles haïtiennes feraient-elles face aux précarités de toutes sortes occasionnées par les effets combinés des injustices et des crises économiques du pays, sans l'aide de leurs enfants vivant dans la diaspora ? Je crois qu'il faudrait approfondir le débat sur la solidarité nationale, qui a toujours manqué à la nation. De l'apartheid agraire du XIXe siècle haïtien aux stigmatisations de couches populaires défavorisées du XXe, nous n'avons jamais raté l'occasion de nous désolidariser. Au fond, ce que nous a rappelé KN, ce n'est pas une absence de solidarité, mais la nécessité d'un élargissement sur la scène publique de nos différentes formes de solidarité. Ce qui est suggéré, c'est la nécessité de création d'une publique de solidarité, tranchant avec les discours démagogiques, déguisés d'une forme de populisme réactionnaire. Cet élargissement, comme le dirait Régis Debray, demande évidemment que nous créions la possibilité d'un « Moment fraternité », passage obligé si nous voulons repenser le « Nous » collectif, la koinè, comme disent les Grecs, en dépassant nos égos parfois démesurés. c. Il y a, enfin, toujours sur ce plan symbolique, une autre association de concepts qui devrait attirer l'attention : c'est celle de communication des extrêmes (représentés par Irois et Ouanaminthe). Cet aspect est trop important pour ne pas l'isoler et l'analyser spécifiquement. Nous sommes habitués aux situations extrêmes pour les avoir à maintes reprises « explorées », expérimentées. En vérité, la série de crises politiques et de guerres civiles qu'a connue le pays dès l'indépendance à nos jours est due en grande partie à nos penchants extrémistes. Disons que, historiquement, la communication sociale a toujours été une communication entre des extrêmes qui ne s'écoutent et ne se comprennent pas; au point que certains, dont Jean Casimir, ont même pensé que cela renvoie à un dialogue de « sourds » . La question est de savoir si même les signes arrivent à établir une communication. Il semble qu'il faut parfois un grand bruit pour pourfendre cette surdité. Serait-ce ce que KN est en train de créer ? Ma question laisse volontairement profiler un brin de naïveté. En tout cas, ce qu'on peut dire sur ce point c'est que par un projet « fou », Harry Nicolas a pensé que les Extrêmes irréductibles (symboliquement) pouvaient se communiquer. Il s'ensuit que la communication n'est pas un devenir autre, mais c'est d'abord partir d'un point commun. N'est-ce pas ce que Habermas nous enseigne à ce propos ? Communiquer, pour l'auteur, c'est d'abord accepter la possibilité de la communication. L'acceptation du principe n'implique pas pour autant le consensus immédiat à propos de ce sur quoi la communication porte. La sphère publique faisant objet de rationalité différente, il n'y a que la perspective d'une communication argumentée qui puisse promettre un minimum de consensus. A priori, toute communication part du principe d'hétérogénéité, de la distance même. Distance et hétérogénéité ne sont pas incommunicabilités. En d'autres termes, l'argumentation ne confond pas les positions, mais facilite leur cohabitation et permet de concilier les extrêmes. Il s'agirait donc de dire qu'il y a nécessité de revenir sur nos « Moi », connus pour leurs ampleurs. Il faudrait, à mon avis, essayer d'exploiter le symbolisme de KN à partir de ces deux significations : solidariser et faire communiquer les différences. Mais, bien sûr, il y a autre chose. 2. Le second angle sous lequel il faut évidemment voir le phénomène Kita Nago est l'angle purement politique. En effet, il faut bien remarquer que ceux qui se sont donnés à coeur joie à transporter le « bois » étaient bien, disons ainsi, le « peuple », considéré dans ses deux composantes sociologiques : la composante rurale et la composante urbaine. C'est ce qu'a mis en scène, en tout cas, le parcours de l'oeuvre d'art. Le concept de « solidarité d'en bas », mis au point par notre collègue et ami Waddimir Gustinvil, me semble convenir pour décrire politiquement le phénomène. Politiquement parlant, cela consisterait à dire que les vrais projets politiques fédérateurs et significatifs ne viendront pas d'en haut, mais d'en bas. En d'autres termes, il y a de manière permanente un divorce entre « l'en haut » et « l'en bas », de telle sorte que les deux peuvent vivre dans deux sortes d'autonomies qui s'ignorent et qui se soupçonnent. L'histoire politique pullule de ces exemples où, en général, les grands changements politiques, sociaux, économiques ne sont jamais l'oeuvre des dirigeants, mais du peuple. La révolution haïtienne peut, en ce sens, servir de patron. Dans le contexte révolutionnaire de Saint-Domingue, les seuls véritables révolutionnaires étaient, paradoxalement, ni Toussaint, ni Dessalines, mais le « peuple » des cultivateurs. Par rapport à KN, on comprendra cet aspect de la question en se référant aux inquiétudes qui s'étaient exprimées ici et là, dans certains milieux, sur le risque de débordement du mouvement. Il y a toujours un risque que le peuple déborde. Depuis Platon, l'antienne n'a en effet pas changé. Dans certains milieux politiques, notamment proches du pouvoir, a-t-on appris, l'inquiétude montait. Disons-le sans langue de bois, la réussite du projet a révélé une soif politique, un désir « du neuf », d'audace, du concret. Il a exprimé une puissance qui s'oppose aux palabres entre élites dans les studios de radio à Port-au-Prince, un peu comme si l'élan était donné pour quelque chose de neuf ! Ainsi, l'empressement d'un ensemble de politiques à s'identifier au projet (je ne ferai pas de personnalité ici) explique l'enjeu politique de la chose. Oui, il y aura tentatives de récupération politique. Et il y aura aussi des tentatives de récupération purement électoralistes. Nous verrons la place que jouera Mèt Fèy Vèt politiquement par la suite. Il est aussi bruit, en passant, que le président, inquiet du succès populaire, allait demander que le « bois » soit exposé quelque part à l'entrée sud de Carrefour comme fin de parcours, et que par la suite ses conseillers, conscients du danger de soulèvement populaire qu'une telle initiative impliquerait, l'ont amené à faire machine arrière. D'où le fait, par exemple, qu'il avait lui-même donné le coup d'envoi à Port-au-Prince le 15 janvier à la marche vers la destination finale. Harry Nicholas a-t-il un agenda politique ? Les réseaux sociaux spéculent à ce sujet. Mais tout semble montrer que tel n'est pas le cas. Et qu'il est même surpris du succès du projet. Mais dans des questions aussi importantes, celle de faire fouler le macadam par des milliers de gens, cela ne passe pas sans faire germer des idées, de part et d'autre. Une chose est cependant sûre : il est indéniable que le peuple gagne en maturité politique. Je crois qu'il faut commencer par parier dessus. Les impasses politiques, auxquelles il a contribué, amenant toujours à des impasses, ne saurait le laisser indifférent. Contrairement à un discours dévalorisant que certaines élites bien pensantes tiennent sur le peuple, je crois qu'il faut apprendre à lui faire confiance. Le peuple haïtien est un peuple d'une intelligence politique extraordinaire. D'où la nécessité de faire de KN une véritable initiative politique. 3. Pourtant, le phénomène KN soulève, sous un autre angle, une autre question, qui lui est consubstantielle, difficile à répondre, qui est celle, pour reprendre ce dernier concept dans le sens utilisé par Alain Badiou, de son événementialité. Badiou considère l'Evénement comme un moment de vérité, obéissant à une logique de l'Apparaître, et dont il sera l'expression en termes de durée. Il n'y a pas « d'événement neutre », nous dit l'auteur. Dit autrement, tout événement charrie des valeurs. Dans une certaine mesure, l'événement est forcément un moment créateur. Il fait indubitablement époque, dirait Alain Brossat. Or c'est justement l'inquiétude que soulève Kita Nago : de quel événement est-il le nom ? Quelle pourrait-être sa création ? Quelle est sa dimension «épocale» ? Il me semble que les débats qui se feront à propos de KN devraient porter ou, en tout cas, essayer de formuler des réponses à ces questions. C'est la seule possibilité d'une réutilisation politique de l'initiative KN. Il faut le mettre dans un cadre discursif et politique et le retirer des limbes où il flotte encore. Autrement dit, il faut bien accepter le principe de la bataille communicative et argumentative à propos de KN. Il est évident que, loin de considérer le concept dans son aspect péjoratif, il faut revenir sur la dimension idéologique du projet dans son articulation politique et sociale par rapport au contexte haïtien. Car, en dehors des velléités « vaguement symboliques », Kita Nago attend encore une articulation adéquate, permettant de l'inscrire dans une cadre discursif. Comme je disais à un ami, le handicap du projet est le vide d'un discours articulé qui l'entoure. La demande de solidarité, soulignée précédemment, ne suffit pas. Comme le dirait Ernesto Laclau, une telle « construction véritable du politique » ne peut se faire qu'à partir de « demandes précises ». La demande n'étant ni une revendication d'un mois de salaire ni d'un tronçon de route. Elle est ce qui, de manière transversale, fédère politiquement. Or, dans ce qui se dit autour de Kita Nago, rien de cela, sinon une incohérence. D'où la sensation d'un carnaval populaire anticipé. 4. Que peut-on faire de « Kita Nago ? » voici une question qui va nous intéresser dans les jours à venir. Personnellement, je crois que le peuple doit faire le bilan de Kita Nago et en tirer les conséquences politiques ou l'amener à le faire. Comment ? La question n'est pas facile à répondre. En revanche, je crois que Kita Nago peut être un tremplin pour amorcer un élan d'une véritable solidarité nationale. Que penser, par exemple, dans la foulée de Kita Nago, d'une campagne de reboisement citoyen allant du Sud au Nord, ou inversement, toujours dans cette logique de « konbit » et de carnaval ? Que penser, par ailleurs, de l'organisation de journées civiques de l'environnement, dans le but de nettoyer un peu le pays transformé en poubelle publique ? Il faut chercher des pistes d'exploitation car c'est très fort ! Et cela n'a pas laissé le peuple indifférent.