Jamais l'atmosphère politique n'a été aussi lourde, passionnément incertaine depuis la mort subite du magistrat Jean Serge Joseph, juge d'instruction près le tribunal de première instance de Port-au-Prince. En effet, la nouvelle est tombée comme un couperet annonçant la mort du juge Jean Serge Joseph suite à des complications vasculo-cérébrales, précédemment admis au centre hospitalier Bernard Mevs le samedi 13 juillet 2013 à 3 heures du matin. Ainsi, la réaction de la direction de l'hôpital Bernard Mevs au décès du patient Jean Serge Joseph vingt-quatre heures après son admission, fut diversement interprétée par l'opinion publique haïtienne. D'aucuns pensent à une manipulation de l'opinion publique; d'autres y voient une réaction normale après le décès d'une célébrité comme il est coutumier dans les sociétés ouvertes, certes, mais avec le consentement des parents du défunt.
D'autant que le juge Jean Serge Joseph instruisait certaines affaires brûlantes. On pense notamment à la décision de ce magistrat instructeur de convoquer à titre de témoins le chef du gouvernement et des ministres dans le cadre d'une action en justice pour corruption présumée contre la première dame, Sophia St-Rémy Martelly, et Olivier Martelly, fils du chef de l'Etat, Joseph Michel Martelly.
MALORUM
Les malheurs dont il est question sont sans doute les spectacles affligeants dont la presse haïtienne vient d'être témoin à partir de cette disparition tragique du juge Jean Serge Joseph, terrassé par des complications cérébro-vasculaires. Donc, tout porte à croire qu'on est en face d'un séisme politico-juridique dont ce qui est certain, c'est que l'issue reste incertaine. Est-ce une tragédie haïtienne ? Loin d'être fataliste, l'observateur avisé parlerait plutôt de la faiblesse ou du dysfonctionnement de nos institutions. Partons d'une hypothèse fausse. Quelle autorité aurait le culot de convoquer un juge d'instruction? Napoléon Bonaparte disait du juge d'instruction qu'il est le personnage le plus puissant de la République !
LA RENCONTRE FATALE ?
Depuis la nouvelle de la mort du juge Jean Serge Joseph, les rumeurs remplissent la cité autour d'une éventuelle rencontre qu'aurait eue le juge Joseph avec des autorités politiques de l'exécutif au cabinet juridique de Me Garry Lissade, un proche du président Martelly. Ces dénonciations ont été confortées par Me Samuel Madistin, un proche du défunt Jean Serge. Et, Me Madistin soutient détenir ces informations en toute confidentialité du juge Jean Serge Joseph avant sa mort. On est en droit de se poser certaines questions essentielles.
D'où viendra la vérité? De la bouche politique ou juridique ? Dans ce tohu-bohu politico-juridique, le débat, même enflammé, paraît très pauvre; pour ne pas dire une absence de débat. Les racontars se substituent aux preuves. La misère est donc visible : misère sociale, misère académique, misère judiciaire. La plupart du temps, à entendre les débatteurs politiques, souvent la décision est prononcée avant l'enquête. On parle de poison sans résultat d'autopsie. La médecine légale est banalisée pour sombrer dans le « vaudou juridique », où des présupposés corroborent l'imaginaire, parfois avec une assurance déconcertante. Par manque d'enquêteurs compétents, on fait place à des devins de la place (divinò).
Malheureusement, le personnage intéressant de ce feuilleton semble perdre sa langue. Il s'agit de l'honorable doyen du tribunal de première instance de Port-au-Prince, Me Raymond Jean Michel. L'étau se resserre donc autour de ce dernier. Il est dénoncé comme celui qui aurait pris le rendez-vous fatal avec le juge instructeur Jean Serge Joseph, si rendez-vous il y eut. Tout ceci reste à prouver. Dans cette saga politico-judiciaire, le doyen Jean Michel semble jouer le rôle de Brutus dans l'assassinat de César.
En effet, le 15 mars 44 av. Jésus-Christ, César, qui fut assassiné en pleine séance du Sénat par une conjuration d'aristocrates, reconnut parmi ses assassins son fils adoptif Brutus, et mourut en s'écriant : « Tu quoque mi fili !» qu'on traduit en français : « Toi aussi, mon fils ! ». En attendant, l'homme de foi, l'excellentissime prêcheur de l'église SCHEKINA, Raymond Jean Michel fait déjà l'objet d'enquête de la part du Conseil supérieur du pouvoir judiciaire, organe disciplinaire de la magistrature en Haïti, en vue de déceler d'éventuelles fautes administratives de sa part. Est-ce un Judas au temple de Thémis ? « Toi aussi, mon doyen ! ». Attendons le rapport des commissions.
La justice ne vit pas de scandales, cependant, l'affaire fait le buzz. Elle est déjà saisie par la justice populaire ou politique du Parlement haïtien. Des commissions spéciales d'enquête sont déjà constituées. Quid de l'enquête judiciaire ? De toute façon, le spectacle est navrant. On assiste à un affrontement stérile de plusieurs justices à travers une pléthore de commissions d'enquête émanant de diverses entités alors que la norme serait de créer une commission rogatoire chargée de faire la lumière sur la mort du juge Jean Serge Joseph. Pourquoi cette justice subjective dénouée de sérénité, une justice des particuliers axée sur des points de vue épars, disséminés çà et là sans une méthode cheminant au fond du puits à la recherche de la vérité judiciaire? « Plaisante justice qu'une rivière borne... » dixit Blaise Pascal. Cette maxime semble conforter l'attitude du doyen Raymond Jean Michel qui tend à s'en remettre à la justice divine. Il voit mal la nécessité de conserver un concept normatif de « justice », puisque le de cujus n'est plus.
IS FECIT CUI PRODEST
Ainsi, en regardant cette saga politico-judiciaire, on est frappé par son extrême variabilité. L'on se demande perplexe : « Is fecit cui prodest » qu'on traduit : « A qui profite le crime ? »Si crime, il y a eu ! De toute façon, on a du mal à cacher ses mauvaises actions. Le sens de la justice, comme tout sentiment, est personnel. Il varie d'un groupement à un autre, d'un individu à un autre, dépendamment de la force de nos habitudes mentales que projette notre éducation. La mentalité étant un élément stable, comme on dit chez nous : « Les vieilles habitudes ont la vie dure ». Aussi, ces pesanteurs socio-juridiques évoluent difficilement, étant tributaires de la culture et de l'aire géographique.
Mais, on ne doit pas pour autant abandonner l'idée ou le sentiment de justice, dans le sens universel. On a trop longtemps connu la vengeance dans notre vécu de peuple en guise de justice. En somme, elle est la pire des injustices. La vieille société perdure et la bataille reste acharnée même au sein de nos élites : la loi du talion. Tantôt le droit de la force, tantôt la force sans le droit, d'où une société de non-droit. Le droit du plus fort est en réalité un droit du plus faible. "Du contrat social" de Jean-Jacques Rousseau contient cette pensée demeurée célèbre : « Force ne fait pas droit ». Comme on le dit en sourdine, dans des cercles fermés, cette kyrielle de commissions est loin d'inspirer confiance.
Auront-elles le recul nécessaire et le courage qu'il faut pour descendre jusqu'au fond du puits à la recherche de cette vérité judiciaire, sans états d'âme ni préjugé? Somme toute, la médecine légale s'est prononcée. Les résultats de l'autopsie sont déjà disponibles. Il faudrait maintenant passer le Rubicon systémique et culturel pour que justice soit rendue dans le dossier de la mort du magistrat Jean Serge Joseph.
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