Référence : Autour de la mort du juge Serge Joseph ; constats et réflexions.
Ce que j'ai vu
1- Mardi 16 juillet 6h a.m. L'Estère dans l'Artibonite. C'est un jour de marché. La communauté se réveille et s'anime. Une kyrielle de camions, camionnettes arrivent dans les deux sens de la route nationale et débarque cette flotte d'acteurs économiques (acheteurs, vendeurs) tout le long de l'axe routier (route nationale no1). Tout avait l'air d'un jour normal dans ce centre autrefois si prospère et que les économistes considéraient avant 1980 comme le 2e marché rural du pays. Tout semblait normal. 9h50 a.m. Une jeune femme, machette à la main, les cheveux ébouriffés, mal soignés, vêtue d'un jeans délavé et d'un T-shirt passe devant ma petite boutique et va droit sur le pont. Elle est suivie quelques minutes plus tard d'une vingtaine d'hommes armés de machettes et munis de branches d'arbres. Ils font des manoeuvres pour bloquer le pont. La panique s'installe. Les policiers arrivent ainsi que le maire de la localité. La manifestation est dispersée... Midi 30. Les manifestants rechargent. Ils ont l'air mieux organisé. Des pancartes sont visibles, bien écrites et qui expriment leurs doléances relatives aux travaux de bonification et d'assainissement de la vallée de l'Artibonite. Pas un mot n'est dit autour de la mort du juge Serge Joseph. D'ailleurs, je ne savais pas si mon bon ami Sergo était mort. Je ne le saurai que le lendemain.
Mercredi 17 juillet. 7h a.m. Quand j'arrive à L'Estère. L'air est très électrisé. La tension est très vive. Des barricades jonchent le sol. Des morceaux de bouteilles se retrouvent sur la chaussée créant un paysage macabre, de fin de monde. Toute activité est bloquée. Il n'y a pas moyen d'ouvrir mon petit négoce. Je décide de rebrousser chemin. Mais avant, par curiosité intellectuelle, je décide de regarder la manifestation. Sa composition était toute différente de celle que j'avais vue la veille. Elle était plus nombreuse, plus bruyante. Elle était aussi remplie d'étrangers c'est-à-dire des gens qui n'étaient pas de L'Estère.
Très facile pour un agronome rompu à la pratique du métier de faire le « distinguo» entre l'homme des champs et le citadin, le vrai revendicateur et l'anarchiste. Les slogans étaient aussi différents. On demandait justice pour le juge Serge Joseph. Mais chose bizarre, il n'y avait aucun proche du disparu dans la manifestation....Deux Toyota Landcruiser venant de Port-au-Prince étaient garées à côté de mon véhicule dans la cour donnant sur l'école nationale de L'Estère à côté de la mairie. Les occupants faisaient le va-et-vient entre les points chauds des rassemblements et leurs véhicules distribuant des pamphlets, des tracts sous couvert de la démocratie.
Jeudi 18 juillet 6h30 a.m. Les forces de l'ordre envoyées de Port-au-Prince et des Gonaïves ont pu reprendre le contrôle de L'Estère. Il n'y avait pas de dégâts matériels trop élevés mais des pertes en vies humaines étaient à déplorer en plus d'une dizaine de blessés. Voilà donc le résultat vraiment triste des revendications de la mort d'un homme qui avait des convictions politiques, certes, mais qui aimait surtout la paix et l'entente...
Ce que j'ai compris
Au-delà de la mort de cet humble père de famille, il y a tout un drame politique qui se joue. Des acteurs veulent profiter de cette coïncidence fâcheuse de l'histoire pour faire payer à un homme public, un homme d'Etat des actes qu'il n'a pas commis ou ordonner de perpétrer.
2. Autrefois, le cliquetis des armes, le bruit des bottes de campagne militaire déterminaient le rapport des forces politiques en présence. Aujourd'hui, l'usage de la désinformation devient une arme redoutable dans la destabilisation des Etats qui font l'expérience de la démocratie. L'arme de la dialectique est utilisée pour renverser les pouvoirs de droite qui doivent gérer des masses non encore formées et qui croupissent dans la misère quotidienne. En ce sens l'administration américaine des années 1979 a fait payer à l'Iran, au Liban, au Nicaragua de très lourdes « factures » dont ces pays ne peuvent pas se relever encore.
3. L'administration Martelly / Lamothe, constituée d'un amalgame de partis hétéroclites est très faible. L'homme fort par tempérament et par conviction reste et demeure le président. Voilà pourquoi, on voit en lui un autocrate, un tyran alors qu'il ne peut même pas tuer une fourmi. C'est lui qui doit tout faire, entouré de proches collaborateurs-présidentiables presque tous - qui n'entendent pas prendre de risques...
4. A l'exception de Mme Sophia Martelly, première dame de la République, qui a été à L'Estère s'enquérir de la situation et du député Gracia Delva qui a secoué sa « base », la commune n'a reçu la visite d'aucun officiel du pouvoir. Aucune mesure d'apaisement social jusqu'à présent. Aucune intervention de l'Organisation du Développement de la Vallée de l'Artibonite (ODVA). qui pourrait calmer les revendications paysannes de l'heure. Le pouvoir semble laisser la place aux fomentateurs de trouble, aux agitateurs.
5. Les actions du gouvernement sont toutes tournées sur la croissance et le développement. Mais c'est du « développement à droite » auquel il manque de l'intégration sociologique. Ces actions doivent être intégrées dans un cadre idéologique. C'est en ce sens qu'il faut déplorer le départ précipité des ressources humaines comme le sociologue Daniel Supplice, l'ingénieur agronome Hébert Docteur.
6. Au fil des jours, il se précise de plus en plus qu'un secteur ne s'intéresse guère au développement économique du pays. Le trouble, le désordre, le chambardement, l'écourtement du mandat de l'exécutif, voilà ce qui les intéresse au plus haut niveau.
7.................Alea jacta es.........................
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