"On la fait monter au bloc dans trente minutes". Je venais d'obtenir la confirmation de l'équipe des anesthésiologistes de garde cette nuit-là. La petite patiente de 13 ans que nous avions reçue en début de soirée au service de chirurgie, en proie à un drame abdominal suggestif d'une péritonite appendiculaire, allait être portée au bloc opératoire et bénéficier de l'intervention chirurgicale que réclamait son état. L'équipe de garde s'était débrouillée afin de démarrer promptement la prise en charge et la famille (la mère et une cousine) était informée de la situation. Je rentrai à nouveau dans la salle de consultation où la fillette était allongée, « habillée » pour l'intervention comme nous le disons dans notre jargon chirurgical (voies veineuses installées, sondes nasogastrique et vésicale en place...). Le dossier, avec les résultats de base obtenus en urgence, était entre les mains de l'interne qui inscrivait la dernière série de signes vitaux. Au pied du lit, se trouvait un thermos qui contenait les deux pochettes de sang réclamées par les anesthésistes. Il ne me restait plus qu'à aller quérir les résidents seniors de la garde qui attendaient d'être appelés au bloc. Je me dirigeai vers la patiente, une jolie fille, toute mince, aux cheveux tressés, au regard doux et intelligent, rendue inconfortable par l'abdomen malade. Elle s'était montrée coopérante et courageuse depuis le début, malgré la souffrance, l'inquiétude de ses proches, l'environnement naturellement stressant de l'hôpital.Toutefois, maintenant que tout était en place, le diagnostic énoncé et le plan de traitement expliqué, je remarquais que quelque chose d'indéfinissable avait changé chez la fille. Je m'approchai un peu plus du lit. La fillette s'était retournée face au mur. Je cherchai la mère du regard, en quête d'une explication. Celle-là était occupée à vérifier avec le résident junior le matériel qu'elle venait de se procurer à la pharmacie sur prescription. Elle était certes stressée et soucieuse comme toute maman avec un enfant grièvement malade. Mais pas plus que tantôt. Je me penchai à l'oreille de la fillette et lui demandai si elle avait plus mal qu'avant ou si elle expérimentait un nouveau symptôme. Elle secoua la tête négativement. Je l'invitai à se retourner pour que je puisse l'examiner à nouveau. Elle s'arrangea sur le lit tout en gardant les yeux fermés. Nouvel examen. Statu quo. Je repassai dans ma tête l'ordonnance que j'avais rédigée dans le dossier à son intention. Avais-je oublié quelque chose ? Devrais-je augmenter la dose des analgésiques ? Mais tout était correct. Alors, je lui pris la main. Peut-être avait-elle peur ? Je commençai à la rassurer, lui disant que tout allait bien se passer, qu'elle serait opérée et qu'elle irait mieux après. « Tu dois continuer à être forte pour ta maman », lui dis-je avec un sourire encourageant. « Justement, docteur » me répondit-elle d'une petite voix. Elle me fit signe de me rapprocher encore et elle me confia alors qu'elle se sentait mal, très mal d'être tombée malade. Surtout à cette période précise de l'année, c'est-à-dire à quelques semaines de la rentrée scolaire. Ses parents étaient séparés. Sa mère subvenait seule à leurs besoins et se décarcassait pour leur procurer tout le nécessaire, de la nourriture à la maison jusqu'aux livres scolaires. Et voilà qu'elle était tombée malade, qu'elle avait été conduite en toute urgence à l'hôpital, que ses proches avaient commencé à dépenser leurs maigres ressources pour elle, qu'elle allait être opérée et qu'elle nécessiterait encore quelques semaines de soins médicaux et nutritionnels adaptés. « Les médecins sont gentils et font ce qu'ils peuvent, mais je m'inquiète beaucoup pour ma mère. Elle ne dit rien, docteur, mais elle doit voir tout noir », me souffla-t-elle. A ce moment, elle rouvrit les yeux et les larmes ruisselèrent sur ses petites joues déjà fanées par la maladie. Elle serra ma main un peu plus fort. Mais je retirai la mienne. Je suffoquais. Il me fallait SORTIR de la pièce ! De l'air ! DE L'AIR ! ET VITE ! L'intervention eut lieu. Tout se déroula pour le mieux et la fille est à cette date pratiquement tirée d'affaire... Mais les interrogations, quant à elles, avec leur cortège de frustrations et d'amertume, n'ont fait que commencer cette nuit-là et jamais de carrière de médecin, je ne saurais oublier ni les larmes ni les paroles de cette enfant. Quand allons-nous véritablement nous attaquer à l'insécurité sanitaire qui guette, mine et décime la population? Quand aurons-nous un système national d'assurance-santé fiable, efficace, accessible et adapté aux besoins de toutes les couches de la société ? Quand est-ce que les petites filles malades pourront-elles cesser de verser des larmes non parce qu'elles ont mal au corps mais parce qu'elles assistent impuissantes au désarroi et à l'extrême vulnérabilité de leurs parents face à la maladie ?