J'admets qu'en général l'importance que nous donnons à la Constitution dépend totalement de ce qu'on veut en obtenir. C'est une Constitution à géométrie variable, que chaque citoyen, chaque politicien interprète selon ses intérêts du moment. Dans le cas de l'armée, ceux qui veulent en avoir une insistent pour respecter la lettre de la Constitution, sans poser trop de questions embarrassantes sur les détails.
En 1987, quand cette Constitution a été adoptée, l'armée et rien que l'armée avait tout le pouvoir. C'est elle qui a convoqué l'Assemblée constituante. Nul n'aurait pensé dans ces conditions à dissoudre cette armée et à lui interdire d'exister. Le souci des constituants était de séparer l'armée de la police. Ces deux forces ayant des missions radicalement différentes, c'était une bonne chose et la Constitution a voulu codifier cette séparation. Restait à la réaliser, ce qui aurait dû être l'une des tâches du gouvernement d'Aristide de 1991. Le coup d'Etat intervient avant même que ce projet ne soit mis en chantier.
L'entêtement des généraux à rejeter toute solution politique au coup d'Etat de 1991 conduit finalement au débarquement de 1994, pendant lequel l'armée s'illustre par son absence. Elle s'est en définitive suicidée, ne pouvant livrer bataille. L'institution a préféré s'autodétruire plutôt que de composer avec une réalité à laquelle elle ne pouvait plus s'opposer. M. Aristide, quand il dissout officiellement l'armée, ne fait que prendre acte de cette autodestruction, indépendamment par ailleurs de ses vraies motivations. On n'aurait rien pu construire sur ce qui restait.
Est-ce bien nécessaire de la ressuciter?
Car, dès le vote de la constitution, on pouvait déjà prévoir que la question de savoir quoi faire avec l'armée allait se poser. Même en laissant de côté les problèmes qu'elle a créés, l'armée que nous avons connue était depuis sa création une force inadaptée à la mission qu'on lui a demandé de remplir. C'était une force militaire à laquelle on a remis des tâches de police. On demandait à des officiers et à des soldats d'infanterie, entraînés et préparés pour la guerre, d'être des policiers dont la tâche principale est de faire respecter la loi, de respecter eux-mêmes des procédures légales strictes. On demandait à des hommes formés à tuer de protéger.
L'armée a fait ce qu'on lui demandait de faire, mais nécessairement elle l'a fait mal. L'inadéquation entre mission et préparation était flagrante et trop profonde pour être surmontée. Il aurait fallu éventuellement poser le problème. Au lieu de quoi nous nous préparons à le recréer.
Pour me répéter, la différence entre la police et l'armée est pourtant très simple: la police est là pour faire respecter la loi, pour traquer les tricheurs; l'armée est là pour faire la guerre. D'où des formations et des méthodes radicalement différentes. D'ailleurs, à la limite, la police n'aurait pas besoin d'armes à feu. On le voit au Royaume-Uni où les Bobbies, les officiers de police qui patrouillent les rues, ne portent pour toute arme qu'un court bâton. En revanche, la manipulation des armes de toutes catégories est la raison d'être des militaires.
La Constitution, elle-même, crée des confusions. Il semble que les
constituants n'ont pas très bien intégré cette différence et sa
conséquence naturelle qui est qu'on ne peut pas demander à l'armée de faire un travail de police ou, inversement, à la police de faire le travail de l'armée. Mais, nous avons pris l'habitude de confondre les deux, et la Constitution donne en fait des tâches de police et des tâches civiles à l'armée, en plus de sa mission première.
*Article 266: Les Forces Armées d'Haïti ont pour attributions:
1) Défendre le pays en cas de guerre;
2) Protéger le pays contre les menaces venant de l'extérieur;
3) Assurer la surveillance des frontières terrestres, maritimes et
aériennes;
4) Prêter main forte sur requête motivée de l'Exécutif, à la Police au
cas où cette dernière ne peut répondre à sa tâche;
5) Aider la nation en cas de désastre naturel;
6) Outre les attributions qui lui sont propres, les Forces Armées
d'Haïti peuvent être affectées à des tâches de développement.*
Commençons par le dernier. Pourquoi mon Dieu voudrait-on affecter l'armée à des *« tâches de développement »*?
D'ailleurs, qu'est-ce que c'est qu'une tâche de développement? Qu'est-ce que ce n'est pas? Je n'en ai pas la moindre idée. Et je doute que les constituants avaient en tête des choses spécifiques qu'on pourrait ainsi classer. S'ils en avaient, il y aurait une liste quelque part. Et de toute manière, il n'y a aucune raison de croire que, si de telles tâches existent, l'armée soit une institution plus appropriée pour les exécuter que des institutions
civiles et spécialisées.
Pour se protéger et se remettre d'un désastre naturel, développer les capacités de planification et d'intervention des services de protection civile paraît plus indiqué. À quoi, par exemple, l'armée aurait-elle été utile après le séisme du 12 janvier 2010? En revanche, si nous avions eu des gens formés à donner les premiers secours, nous aurions eu moins de morts. Si nous avions eu des institutions bien imbues des risques
sismiques à travers le pays, peut-être que nous aurions pris les mesures qui auraient empêché l'hécatombe. Il y a autant de travail à faire avant le désastre qu'après, et, l'armée n'est nécessaire ni avant ni après. Ce
sont encore des tâches civiles.
Le 4 est plus compliqué. Dans un pays normal, appeler l'armée en complément de la police est un signe que tous les processus normaux ont échoué et que le pays est en proie à des troubles politiques sérieux et violents. En supposant que le système fonctionne, il n'y a aucune raison d'en arriver là. Donc, il importe de faire d'abord fonctionner le système, c'est-à-dire de faire fonctionner la police et la justice, sans oublier les processus politiques nécessaires à la vie en société.
C'est cela le travail essentiel, qui, une fois de plus, devrait être laissé aux civils. L'appel à l'armée est un aveu d'échec. Pourquoi se préparer à échouer, avant d'avoir fait l'effort nécessaire pour réussir?
La surveillance des frontières est probablement plus appropriée à des forces de police spécialisées plutôt qu'à l'Armée. Nous parlons là des services de douanes de l'immigration, des gardes-côtes. À moins de conflit armé avec un autre pays. Ce qui nous amène finalement à la seule mission possible pour une armée.
Les deux premières attributions spécifiées par la Constitution sont les seules qui correspondent à la raison d'être de l'armée. Il s'agit de défendre le territoire national en faisant la guerre. La seule tâche de l'armée est de s'organiser, de s'équiper, de s'entraîner pour la guerre, et éventuellement, si c'est nécessaire, de la faire. Je pense avoir déjà montré (1) que nous n'allons faire la guerre à personne. D'abord, personne ne nous menace; ensuite le seul pays qui nous a déjà envahi en 3 fois (1915, 1994, 2004), les États-Unis, est tellement puissant qu'il est impensable d'imaginer lui tenir tête dans un conflit armé. Ne lui donnons pas de raisons de nous envahir à nouveau. Ce serait plus simple.
Alors, je repose ma question: si nous n'allons faire la guerre à personne, et si toutes les autres tâches prévues par la Constitution sont mieux exécutées par des civils, à quoi donc va servir une armée? Peut-être qu'il y a une bonne réponse; et si c'est le cas, je crois que nous devrions prendre le temps de la découvrir. Il n'y a pas lieu de se précipiter, parce qu'il n'y aucune menace à l'horizon, donc aucune urgence.
Pourtant, le gouvernement, en tout cas la présidence, est obsédé par l'armée. Ils ne sont pas les seuls parce que nombre de citoyens font de la nécessité de l'armée un axiome, une évidence indiscutable. Je ne sais pas d'où leur vient cette certitude.
Toujours est-il que le gouvernement persiste et tente de faire passer une nouvelle armée par la petite porte, et les méthodes choisies pour le faire sont inquiétantes. Dans un article de Robenson Geffrard (2), Le Nouvelliste a rapporté il y a quelques jours qu'un contingent de 41 « officiers-ingénieurs et soldats-techniciens », nouvellement formés en Équateur, est de retour au pays. Et le président, dans une envolée
lyrique, de s'enorgueillir de ressusciter le corps du génie de l'armée.
En somme, s'il faut bien le comprendre, serait-ce le premier pas vers la
reconstitution des Forces armées d'Haïti?
Rien n'est connu sur les conditions de recrutement et d'engagement de ces jeunes gens. Rien n'est connu sur les conditions de la formation ni sur son contenu. Rien n'est connu sur l'encadrement qu'ils auront, sur
la chaîne de commandement, sur les missions qui leur seront confiées dans l'immédiat. Rien n'est connu sur les prochains contingents. Et, s'il y a un calendrier, nous n'en savons rien non plus. Le titre du Nouvelliste est juste, et *catimini* est parfaitement approprié pour décrire la démarche du gouvernement.
Toujours selon Le Nouvelliste, un communiqué de la présidence indique que la nouvelle armée « sera principalement affectée à la surveillance de nos frontières, à la lutte contre la contrebande et les trafics illicites, à la vigilance environnementale, à la protection civile, etc. » Si la surveillance des frontières est bien déléguée (incorrectement) à l'armée par la Constitution, la lutte contre la contrebande et les trafics illicites est spécifiquement attribuée (correctement) à la police. La vigilance environnementale est encore une affaire de civils et de scientifiques, pas de guerriers. Quant à la protection civile, les services existants sont certes insuffisants, mais ils sont déjà gérés par des civils, et il y a toutes les raisons pour qu'ils continuent à l'être. En fin de compte, non seulement on risque de créer une armée inadaptée à nos besoins, mais nous semblons même prendre le chemin d'une armée inadaptée à sa fonction primordiale, une armée inadaptée à elle-même en plus d'être inutile.
Je l'ai dit, je ne comprends pas cette obsession de l'armée. On lui vante des mérites qu'elle n'a jamais eus, entre autres, la soi-disant discipline militaire. Le militaire n'est pas plus discipliné qu'un civil. Il est *conditionné* à obéir à des ordres à cause des exigences d'un éventuel champ de bataille: un officier n'a pas le temps de débattre démocratiquement avec ses subordonnés l'utilité tactique d'un ordre. On parle aussi d'hypothétiques vertus militaires. Je ne connais aucune vertu qui soit réservée aux militaires.
J'ai peut-être tort de m'en faire et de regretter qu'il y ait eu peu de discussions sur la nécessité de recréer une armée. Il n'a fallu que 12 ans aux Forces armées d'Haïti pour prendre une première fois le pouvoir après le départ des Américains en 1934. Cette même armée s'est désintégrée au terme d'un ultime coup d'Etat qui s'est terminé par une nouvelle occupation.
Entre ces deux événements, je ne me rappelle pas un seul moment où l'Armée a justifiée son existence. On me pardonnera mes questionnements, je l'espère, si l'histoire récente montre qu'il y a des raisons d'avoir peur. Alors, une armée? D'accord, mais pour quoi faire?
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