Dr Frantz Bernadin Nous connaissons tous le passage de l'Ancien Testament, précisément celui du livre de l'Exode, où se trouve consigné le récit des dix plaies qui frappèrent l'Egypte et qui amenèrent le pharaon à laisser partir Israël vers la liberté promise par Moïse sous la dictée de Yahvé. Dans un ouvrage consacré à l'histoire de Moïse sur la base des écrits talmudiques, lesquels contiennent l'enseignement des grands rabbins, Edmond Flegg présente un résumé des dix fléaux qui frappèrent la cour pharaonique: « Ainsi fit Dieu à l'égard des Egyptiens. D'abord, il les priva d'eau, changeant le Nil en sang : ils refusèrent le départ aux Hébreux. Alors, il leur envoya les grenouilles et leurs coassements : ils refusèrent le départ aux Hébreux. Alors, il leur envoya la vermine, qui les perça de ses dards : ils refusèrent le départ aux Hébreux. Il leur envoya les insectes de toutes espèces : ils refusèrent encore. Il leur envoya la mortalité des troupeaux : ils refusèrent encore. Il leur envoya les ulcères et leurs morsures brûlantes, la grêle, qui les fracassa de ses boulets, les sauterelles, qui montèrent sur eux comme sur des échelles : ils refusèrent toujours. Il leur envoya les ténèbres, qui les emprisonnèrent dans leurs geôles : ils refusèrent le départ aux Hébreux. Alors, il massacra leurs premiers-nés. » Ce passage qui présente les dix plaies est un résumé excessivement condensé du récit biblique. Il importe alors de fournir des éléments plus précis quoique non détaillés pour faciliter une meilleure compréhension du sujet sur une base beaucoup plus scripturaire. Les dix fléaux d'Egypte. Un résumé des chapitres 7 à 12 du deuxième livre du Pentateuque, présenté par Isabelle Bourdial et Julie Coquart du magazine Science et Vie, peut servir de rappel de cet événement des temps bibliques : 1 « ...toutes les eaux qui sont dans le fleuve se changèrent en sang»; 2 « ... les grenouilles montèrent et couvrirent la terre d'Egypte »; 3 « ...toute la poussière du sol se changea en moustiques... »; 4 « ...des taons en grand nombre entrèrent ... dans tout le pays d'Egypte »; 5 « ...tous les troupeaux des Egyptiens moururent... »; 6 « ...gens et bêtes furent couverts d'ulcères bourgeonnant en pustules »; 7 « ...Yahvé fit tomber la grêle sur le pays d'Egypte »; 8 « Les sauterelles ...couvrirent toute la surface du pays... »; 9 « ...il y eut d'épaisses ténèbres... »; 10 «...tous les premiers-nés mourront dans le pays d'Egypte... ». Pour les géologues Jules Lericolais et William Ryan, le passage intéressé relève de la catégorie du mythe. Selon eux, c'est l'éruption du volcan Santorin, il y a plus de 3 500 ans, qui expliquerait ces phénomènes apparemment miraculeux. La cascade des catastrophes qui suivit l'éruption serait venue accréditer le miracle des 10 plaies d'Egypte. Comme quoi cette éruption serait soupçonnée de venir prêter main forte à Moïse, en déclenchant les fléaux décrits dans la Bible. En d'autres termes, c'est au Santorin, et non à Yahvé, que les fils d'Israël devraient la délivrance de l'enfer égyptien. Une thèse audacieuse qui prétend être la véritable explication ''rationnelle'' des plaies d'Egypte. Les fondements d'une thèse à scandale Lericolais et Ryan, respectivement un Français et un Américain, après avoir étudié la stratigraphie (étude géologique des roches stratifiées) du bassin de la mer Noire ont mis en évidence certaines données géologiques qui pouvaient bien inspirer ce qu'ils appellent le mythe du déluge, se sont interrogés sur les relations qui pourraient exister entre les grands mythes catastrophiques et la géologie. Ils se sont particulièrement concentrés sur l'éruption de Santorin. Et de se demander si cet événement géologique exceptionnel, survenu dans les temps bibliques, ne pourrait pas être à l'origine de la relation des 10 plaies rapportées par l'Exode. Ces scientifiques ne tardèrent pas à franchir un pas de plus en pensant que cette éruption pourrait bien avoir engendré chacune des dix plaies. Comme le remarque un journaliste dans un dossier relatif à ce sujet, « ce qui n'était qu'un jeu d'esprit, une spéculation de scientifiques, devint ainsi une hypothèse qui prit consistance au fil du temps ». L'éruption du Santorin : mythe ou réalité ? Vers la fin du dix-neuvième siècle, on constata qu'un formidable séisme avait dû se produire en Méditerranée orientale entre 1550 et 1500 avant Jésus-Christ, causant dans toute cette région de terribles dégâts, notamment un obscurcissement quasi total du ciel d'Egypte pendant un laps de temps appréciable. Une expédition scientifique, conduite par deux éminents géologues, effectua en 1899 des fouilles à Théra, la plus grande île de l'archipel des Santorin en mer Egée. Cette expédition acquit la preuve que le volcan sous-marin, de tout temps, a fréquemment secoué cette région, entre autres en 1866. Mais l'éruption remontant au milieu du deuxième millénaire avant Jésus-Christ causa une immense catastrophe. Richard Henning a écrit au sujet de cette éruption : « L'immense nuage de fumée qui dut s'élever au-dessus des Santorin provoqua évidemment un obscurcissement quasi total, exactement comme à Krakatoa ou ailleurs. D'autre part, en Méditerranée orientale, c'est le vent du nord qui est dominant presque toute l'année. Cette nuée se dirigea donc vers le littoral nord-africain, plus exactement vers l'Egypte. » A propos de Krakatoa, situé dans l'île de Java, et dont le nom est cité dans la précédente citation, disons que son éruption eut lieu le 27 août 1883, provoquant la formation d'un nuage de cendres de 60 kilomètres de haut, visible à 700 kilomètres et qui obscurcit l'atmosphère sur une étendue de 750 000 kilomètres carrés. Un article paru il y a une dizaine d'années, dans le magazine sus-mentionné, a indiqué que les données relatives aux épanchements du Santorin sont des plus éloquentes. Et de fournir les détails suivants : « Le complexe insulaire éponyme, formé de cinq îles, appartient à l'arc volcanique de la mer Egée. Il est situé à 700 km au nord-ouest des rivages méditerranéens de l'Egypte. Vers 1600 avant notre ère, le Santorin se réveilla brutalement. Au cours des deux jours que dura tout au plus son éruption, il éructa une trentaine de kilomètres de cendres et de lave. Des éruptions explosives de cet acabit, il ne s'en produit que deux ou trois par siècle. » Il importe de préciser ici que tous ces arguments concernant l'éruption du Santorin étaient initialement proposés pour expliquer les ténèbres d'Egypte dont parle le livre de l'Exode. Jusqu'ici, tout paraît acceptable, puisqu'il se pourrait bien qu'il puisse exister une concomitance entre un phénomène naturel et un événement s'inscrivant sur un autre registre, social ou religieux. Mais le problème se complique quand Gilles Lericolais et William Ryan vont encore plus loin que leurs prédécesseurs en associant Santorin et les 10 plaies d'Egypte. Comme si ces dernières n'avaient nullement le caractère miraculeux ou divin qu'on nous a enseigné. L'éruption de Santorin et les plaies d'Egypte Sans entrer dans les détails scientifiques d'une grande complexité avancés par les deux géologues, nous pouvons schématiquement présenter les comparaisons auxquelles ils ont abouti à partir de leurs recherches : 1 les tephras (ou cendres) émis par Santorin auraient pu donner à l'eau du Nil des reflets rouge sang; 2 après les pluies, les batraciens seraient sortis d'estivation pour se diriger vers le Nil, envahissant villages et maisons; 3 une pluviosité accrue pourrait être à l'origine d'une pullulation rapide des moucherons; 4 l'augmentation des pluies auraient eu pour conséquence le développement d'insectes porteurs de parasites décimant le bétail; 5 l'invasion des mouches peut avoir été causée par la mortalité accrue du bétail; 6 les ulcères auraient pu être causés par des larves de diptères, dont l'expansion aurait été favorisée par la pluie; 7 la grêle aurait pour origine l'accrétion de glace autour des particules du volcan; 8 les nuées de sauterelles mentionnées dans l'Exode pourraient correspondre à des essaims de criquets pèlerins; 9 les ténèbres auraient été provoquées par les cendres du volcan voilant le ciel; 10 les populations auraient été victimes de l'intoxication de l'eau et des aliments. Tout un argumentaire scientifique accompagne cette interprétation dite rationnelle des 10 plaies d'Egypte sans recourir au surnaturel. Lericolais et Ryan ont apporté maints exemples pour illustrer leur théorie. Mais si pour plus d'un, ces arguments semblent tirés par les cheveux, parce qu'ils ne sont fondés que sur de fragiles hypothèses, il est manifeste que rien de précis n'a été dit concernant la mort des premiers-nés. Les éléments avancés par un membre du Département d'urgence et d'action humanitaire de l'OMS, selon lesquels les nuisances provoquées par une grande éruption volcanique peuvent surtout frapper les personnes les plus vulnérables, en particulier les enfants en bas âge, ne sont pas assez convaincants et ne peuvent pas concerner les premiers-nés mentionnés dans le passage en question, lesquels sont « les héritiers et dépositaires symboliques de la culture égyptienne », selon la remarque faite par un journaliste scientifique. Il est tout à fait possible que des croyants soient choqués par cette tentative d'interprétation scientifique des 10 plaies d'Egypte, mais il leur faut comprendre que c'est le propre de la science d'aborder objectivement n'importe quel phénomène considéré comme miraculeux ou surnaturel à partir d'une approche objective et rationnelle. Indubitablement, un ensemble d'hypothèses, si bien échafaudées que puissent paraître ces dernières, ne saurait être érigé en fait incontestable. La dimension symbolique On peut en même temps rejeter et la thèse qui vient d'être présentée relativement aux plaies d'Egypte et celle que nous allons voir, qui envisage le même événement biblique sous un angle symbolique ou spirituel faisant bon marché de la réalité matérielle du phénomène. En ce sens, le rabbin Rivon Krygier, de la communauté conservative française, semble avoir raison quand il affirme que « quand bien même prouverait-on que tel fait découle de tel phénomène naturel, cela ne rendra jamais compte de la haute intentionnalité divine sous-jacente au récit ». Ce qui revient à dire que « les tentatives scientifiques pour expliquer les miracles de la Bible sont pure spéculation ». Quant à André Lemaire, de l'Ecole pratique des hautes études, il ne va pas par quatre chemins. Il n'accepte pas l'éventualité d'un lien de cause à effet entre Santorin et les plaies d'Egypte. Il souligne à l'eau forte que « l'Exode mentionne la ville de Pi-Ramsès, bâtie sous le règne de Ramsès II au XIIIe siècle, soit 300 ans après l'éruption ». A ce sujet, Richard Hennig a fait une excellente remarque, à savoir qu'il n'est pas indispensable que la catastrophe de Santorin se soit déroulée pendant le séjour des Israelites en Egypte. L'auteur du livre ''Les Grandes énigmes de l'univers'', a écrit : « L'Exode de la fin du XIIIe siècle avant Jésus-Christ et l'éruption de Santorin du XVIe : le hiatus entre ces deux dates ne prouve rien contre notre thèse. Le séjour des enfants d'Israël en Egypte se trouvera plus ou moins lié avec la domination des Hyksos sémites sur le Nil, quoiqu'on n'ait pas encore appris comment. Or, la fin de la domination des Hyksos intervint au XVIe siècle, ce qui correspondrait à peu près dans le temps avec la catastrophe de Santorin, et le souvenir des ''ténèbres d'Egypte'' a bien pu subsister pendant des siècles. Sans doute, Charles Mopsik, un historien faisant partie de l'équipe de chercheurs du Centre d'étude interdisciplinaire des faits religieux (CNRS-EHESS), exprime-t-il une grande vérité quand il reconnaît la légitimité de l'approche scientifique des faits relevant de la religion. « Beaucoup de scientifiques voient en la Bible un livre d'histoire », a-t-il remarqué, tout en ajoutant que cela « stimule la recherche archéologique », d'autant que "certaines découvertes ont ainsi nourri les commentaires du récit biblique ». Dans cette perspective, commente un auteur, « science et religion peuvent ainsi s'enrichir mutuellement ». Mais cet aspect de la question n'intéresse qu'une infime minorité de croyants dont la foi demeure inébranlable malgré les différentes approches apparemment réductrices, voire matérialistes développées par des scientifiques qui, en fait, n'ont rien contre la religion. Ces derniers ne veulent tout simplement que comprendre les phénomènes dits surnaturels à partir d'une autre grille de lecture. Bien entendu, un autre paradigme se situe par-delà ce dualisme d'approche en envisageant la question d'un point de vue purement spirituel. Une telle approche est suggérée dans la traduction commentée des dominicains de l'école biblique pour les Editions du Cerf. Dans cette optique, se comprend le commentaire de Bourdial et Coquart, basé sur gloses spirituelles : «Chaque plaie revêt un sens symbolique, variable selon les exégètes. Le fleuve de sang représenterait ainsi les sources de haine et de violence ; les moustiques, insectes éphémères pouvant transmettre de graves maladies, évoqueraient les superstitions et les fausses croyances ». Selon l'Ecole biblique de Jérusalem, les pustules symboliseraient « les coeurs orgueilleux qui s'enflent et répandent leur humeur purulente ». Les sauterelles représenteraient « les richesses et les plaisirs du monde qui transforment le coeur le plus généreux en désert spirituel ». Quant à la grêle, elle figurerait « la folie fratricide de la guerre », tandis que la mise à mort des premiers-nés symboliserait « la ''fin'' des portées de la concupiscence, ces mouvements premiers-nés de l'âme qui sont la tare du genre humain». Il est plus que certain que l'interprétation psycho spirituelle ou symbolique n'évacue pas l'approche historique ou littérale qui lui sert de fondements. D'ailleurs tous les exégètes savent que la Bible peut s'interpréter à différents niveaux, dépendamment de l'objectif visé. Peut-être, a-t-il raison, le théologien qui a dit : « Ce sont généralement les causes secondes, donc apparemment naturelles, que Dieu utilise pour montrer sa puissance. »