Il y a juste cinq ans de cela, j'étais dans ma ville natale, coulant des jours presque heureux. Entre les livres, les chants des oiseaux, les murmures des nombreux cours d'eau, mes amis de toujours, ma famille, loin des feux d'artifice, des fêtes foraines et de tous les caprices de la mégapole.
Mais la mégapole, j'en rêvais. C'était pour moi une sorte d'Eldorado où j'allais réaliser tous mes rêves, universitaires et artistiques.
Innocent sur mon petit nuage, Port-au-Prince était cette Rome qu'il fallait absolument que je découvre. Avec son célèbre Champ de Mars, son Rex Théâtre, les millions de tableaux accrochés aux murs offrant aux passants couleurs et folies. Une foule bruyante, une nuée de voitures. Bribes d'images et de souvenirs emmagasinés lors de mes rares séjours chez ma soeur à Pétion-Ville, ajoutés aux vieux journaux jaunis de mon oncle Winston que j'avais réussi à avoir sous la main à l'occasion. Ce Port-au-Prince-là me faisait rêver et je n'avais pas encore vingt ans.
Comme tous les jeunes qui terminent leurs études en Haïti de nos jours, pour les plus chanceux, ceux qui ont une tante, une soeur, un lointain cousin chez qui habiter. Je débarque à Port-au-Prince comme un colis venu de Chine, jeune, neuf, vigoureux, intelligent par-dessus tout, car j'avais avalé une bibliothèque en entier. Je me disais qu'ils allaient m'entendre, les gens de Port-au-Prince.
Enfin, j'étais dans cet Eldorado tant convoité, pas pour passer des vacances mais pour y rester, participer activement à la vie sociale.
J'étais excité comme un chien de garde.Déception totale, le charme sauvage de mes souvenirs n'est plus ou, plus précisément, n'a jamais été. Ici, on tue des gens, on marche et on mange sur des cadavres, l'Haïtien est étranger à lui-même, chacun se construit une façade pour affronter l'autre. On ne vit pas, on survit car c'est une lutte au quotidien. Derrière les murs de cette ville, se joue un théâtre aussi grossier qu'immonde. Un mensonge monstrueux.
Mais le rêve perdure, celui des millions d'autres jeunes aussi. C'est ce qui me permet de ne pas sombrer. Je suis devenu un loup sous l'apparence d'un agneau, un gladiateur en costume comme on dit dans cette célèbre série américaine. Car c'est le seul moyen de respirer, ici on ne fait pas de faveur. On négocie sa place en enfer ou au paradis. Faut trimer, jouer des coudes pour ne pas être écrasé par la foule. Cette ville m'a changé, elle m'a meurtri.
Cette idée de retourner sur mes terres m'a déjà effleuré, Mais j'ai trop lu, trop de grands rêves et de grands personnages m'habitent. J'aurais peut-être pas dû découvrir Gandhi, Martin Luther King, Oprah Winfrey. Y retourner constituerait ma défaite, trop de rêves et pas assez d'espace... Pour me combler, je descends sur le wharf, je regarde l'immensité de la mer, l'horizon nuageux et je me dis qu'il y a un autre côté, cet ailleurs ou, peut-être, une étoile à décrocher. Pire, le rêve continue.
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