L'exploitation inhumaine dont furent victimes les esclaves de Saint-Domingue avait, en quelque sorte, créé un mécontentement dans toute la colonie. C'est ce qui effectivement, à travers le temps, a forcé les esclaves à se rebeller contre leurs maîtres blancs. Du mouvement de marronnage, cérémonie du Bois-Caïman, 'koupe tèt boule kay', au soulèvement général et révolutionnaire qui a culminé à la proclamation de l'Indépendance d'Haïti en 1804, les esclaves de Saint-Domingue avaient réalisé un exploit prodigieux au tout début du siècle.
Cependant, s'il était facile pour les esclaves de vaincre les troupes de Napoléon, dans la foulée, ils auront, après l'épopée de 1804, à faire face à un conflit beaucoup plus grand, à savoir le boycottage de la reconnaissance ( par les grandes puissances d'alors) de leur indépendance. Plusieurs facteurs ont contribué au déclenchement des animosités de ces nations contre Haïti. Mais surtout, ce processus de boycottage prend place dans le climat général de solidarité et de complicité des pays impérialistes contre tout petit pays qui, à travers leur libération nationale, veulent influencer d'autres révolutions.
Mis à part le problème d'isolement diplomatique, faute de cadres techniques et administratifs, au lendemain même de l'indépendance haïtienne, Jean-Jacques Dessalines et son équipe faisaient face à des problèmes de bonne gouvernance. Ainsi, l'Indépendance était fragile et précaire. Dans un effort pour mieux contrôler son administration et consolider les acquis de 1804, l'empereur, en grand stratège, a « malgré les faiblesses et les défaillances de son administration, su poser des actes remarquables et prendre des mesures géniales. Ces vues qui forment l'axe de son action politique se cristallisent dans ce que les historiens appellent couramment l'idéal dessalinien ou le nationalisme de Dessalines». Voici en quelques points, les grandes lignes de sa vision politique.
Consolidation de l'indépendance
Pour empêcher toute idée de reconquête du territoire par la France ou une autre quelconque puissance colonisatrice, et mettre en cause l'indépendance de la nouvelle nation, toute une série de mesures défensives et offensives avaient été étudiées et exécutées par l'empereur. Pour consolider l'indépendance, des forts ont eté construits et l'armée réorganisée. « Pour éviter un retour éventuel des Français, il organisait une armée de 52 500 hommes, soit 19% de la population; avec Henri Christophe pour général en chef, il faisait construire (par le décret du 9 avril 1804) des forts à travers tout le pays. Il entendait donner au pays la mer pour frontière." Haïti doit avoir la mer pour frontière", déclarait-il.
Concernant le massacre des Français, les détracteurs de l'empereur lui reprochent et l'accusent de beaucoup. Mais dans l'ensemble, était-elle inévitable, l'éliminination des français? L'histoire rapporte que des français, dans leurs correspondances avec des parents et amis qui restaient encore dans l'île, leur faisaient savoir que la France, dans ses manoeuvres stratégiques, reconquerra sous peu la colonie. Ainsi, se sentant de plus en plus menacé d'un quelconque complot interne des Français qui étaient encore dans l'île, particulièrement en Haïti, dans son souci de sauvegarder l'indépendance, Dessalines ordonnait le massacre. « Peu m'importe le jugement de la postérité, pourvu que je sauve mon pays», disait-il a toute critique sur le massacre.
Dessalines, le justicier social
Dessalines, dans son programme de changement pour les masses, ne concevait pas une Haïti indépendante sans une politique publique orientée vers le bien-être collectif. Il prônait que l'épopée de 1804 de l'armée indigène n'a pas été seulement l'oeuvre des officiers et sous-officiers mulâtres, mais aussi l'effort des vaillants soldats issu de la classe majoritaire esclavagiste. L'empereur se débattait pour qu'Haïti, après l'indépendance, ne soit pas une colonie sans les colons. Il voulait que tous, quelle que soit leur ascendance, ont pleinement droit à l'héritage légué par les ancêtres. A ceux-là qui, par leurs statuts d'anciens libres, se considèrent eux-mêmes comme étant des privilégiés et qui voulaient s'accaparer de plus que la moitié des terres laissées par les colons, en chef d'Etat responsable et aussi en bon justicier, l'empereur eut à déclarer: « Et les pauvres noirs dont leurs pères sont en Afrique, n'auront-ils donc rien? »
Par sa gestion, Desalines entendait ''à ce que les biens de ces anciens colons
soient gérés par l'Etat au profit de la collectivité. Nous avons tous travaillé pour l'indépendance. Tout le monde doit en jouir, reconnaît Dessalines. C'est pour éviter toute guerre civile entre les fils d'une même patrie qu'il avait fait des enfants naturels les égaux des enfants légitimes. La Constitution leur accorde les mêmes droits''.
Décisions administratives et commerciales
Comment parler de l'idéal dessalinien sans parler des mesures administratives et commerciales prises par l'empereur? puisque la corruption administrative était l'un des reproches adressés à son gouvernement. Selon Thomas Madiou, une foule de fonctionnaires corrompus pillent effrontément le trésor public. La gabegie était totale. L'empereur possédait lui-même plusieurs guildiveries et entretenait ses nombreuses maîtresses avec l'argent de l'Etat. Brusquement, le scandale était tel que Dessalines était déterminé à faire peau neuve dans l'administration publique. Dessalines qui, bien avant, fermait les yeux disant à ses collaborateurs: « plumez la poule, mais attention qu'elle ne crie», finit par prendre des mesures de redressement pour combattre le vol administratif. Citons les décrets du 6 septembre 1805 et du 1er février 1806 contre les fonctionnaires pris en flagrant délit de fraude. Dantès Bellegarde est le premier à reconnaître que les privilégiés ont commencé à conspirer contre Dessalines à partir des décrets élaborés par ce dernier en vue de combattre le vol administratif'', faisait remarquer le professeur Pierre Josué Agénor.
L'unité nationale.
On savait présenter le fondateur de la patrie autrement. N'en déplaise à ses détracteurs, dans l'ensemble, il était un grand rassembleur.
Le fondateur de la patrie, n'avait pas seulement prêché l'unité entre tout Haïtien, mais il a aussi oeuvré pour que cette union soit répandue nationalement. « Les Haïtiens doivent vivre en symbiose et communier dans un même idéal patriotique''. L'article 14 de la Constitution de 1805 stipule: « Toute acceptation de couleur parmi les enfants d'une seule et même famille, dont le chef de l'Etat est le père, devant nécessairement cesser, les Haïtiens ne seront désormais connus que sous la dénomination générique de noirs»
Après l'indépendance, « l'idéal dessalinien, selon l'ancien président Leslie François Manigat, le rêve du fondateur pour sa patrie était la parfaite réconciliation entre deux classes d'hommes nés pour s'aimer, s'entraider, se secourir, mêlées enfin et confondues ensemble ». « Noirs et jaunes.... vous ne faites aujourd'hui qu'un seul tout, qu'une seule famille », leur avait-il dit un jour. Dépassant les clivages, il s'entoura de mulâtres instruits comme secrétaires : Boisrond Tonnerre, Juste Chanlatte, Alexis Dupuis, Balthazar Inginac. Il voulut même marier sa fille, Célimène, à Alexandre Pétion.
Les mesures de redressement administratives et commerciales ont, effectivement, engendré des mécontentements tant dans le camp des nationaux que celui des étrangers, mais la politique agraire est l'épineuse question qui a conduit à l'assassinat de l'empereur. Depuis ce crime au Pont-Rouge, Haïti a connu et connaît encore l'occupation par des forces militaires étrangères. Quand les opposants politiques ne sont pas assassinés, les coup d'Etat ourdis par de puissantes ambassades ont forcé des chefs d'Etat à s'exiler vers l'étranger. Faits qui enseignent comment les politiciens haïtiens et leurs amis de l'extérieur sont cyniques, égoïstes et destructeurs d'Haïti.
Deux cent sept ans après l'horrible carnage du Pont-Rouge, Haïti se déstabilise. Alors que la sécurité des Haïtiens dépend de la MINUSTAH. Des actes de souveraineté nationale comme les élections dépendent aussi de l'OEA et des amis de la communauté internationale.
Les terres sont dévastées et les productions agricoles sabotées. Comme conséquence, la survie alimentaire des Haïtiens dépend du voisin dominicain. Presque chaque semaine, les Haïtiens risquent leurs vies sur de petits voiliers. Nos jeunes se prostituent. Kote w ye papa Desalines?
Bref, en commémorant, ce 17 octobre 2013, les deux cent sept ans de la mort de ce grand homme, il est du devoir de chaque citoyen haïtien de bien se rappeler de l'idéal du père de l'indépendance, de sorte qu'il puisse avoir le leitmotiv pour sortir son pays de son instabilité politique et de son marasme économique. Quant aux autorités haïtiennes qui ne respectent ni les héros de l'indépendance ni les fêtes nationales, elles doivent, dans leurs pratiques politiques de chaque jour, s'inspirer de l'idéal dessalinien qui était: sauvegarder l'indépendance, la souveraineté nationale; promouvoir la justice sociale, la restructuration de l'économie et l'unité nationale entre Haïtiens.
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