La société haïtienne est ancrée dans le vaudou, religion importée d’Afrique avec la traite négrière. Cette religion est beaucoup plus présente dans le milieu rural, le bastion de sa tradition. Enfantée dans la crainte (Dorsainvil,1937 : 34), elle garde une teinte de terreur, de superstition et de sorcellerie chez certains opposants. Ainsi, elle a été persécutée durant une campagne anti-superstitieuse dirigée par l’Eglise catholique au cours de la première moitié du XXe siècle. Cependant, le vaudou n’a pas perdu son standard dans la culture du pays. Ses rites et rituels, ses pratiques, ses célébrations l’élevant au rang de patrimoine demeurent toujours. La fête des guédés, l’une de ses pratiques, célébrée les 1er et 2 novembre de chaque année a un intérêt religieux. Elle rend hommage aux défunts et aux esprits des morts soit devant la croix d’une église ou devant le Baron Lacroix, dit Baron Samedi d’un cimetière. Cette fête syncrétique à elle seule définit tous les critères d’une patrimonialisation. Le but de cet article est de présenter quelques-uns de ces critères déterminant la patrimonialisation de cette sacrée fête. La fête des guédés joue un rôle majeur dans les survivances africaines d’Haïti, compte tenu de son apparence avec le culte des morts dahoméen basé sur le vaudou (Orisma, 1995). Elle est célébrée les premiers jours du mois de novembre, lesquels correspondent au jour des morts dans la religion catholique. Dans son ouvrage La campagne anti-superstitieuse, Roumain (2003) pour approcher cette fête s’est rappelé de Hésiode en ces termes : « Célébrez la race sainte des immortels qui sont toujours nés de la terre et du ciel constellés d’étoiles » (p.748). Le vaudou représente un syncrétisme catholico-vaudou exprimant une conception précise du monde. En effet, le vaudou et le catholicisme se nourrissent l'un de l'autre. Cependant, Corten (2001) a particulièrement révélé que les vaudouisants sont, en général, catholiques. C’est dire que la plupart des Haïtiens pratiquent le vaudou et ne peuvent ignorer que la fête des guédés caractérise un temps de célébrations des dieux dont le Baron du cimetière est le symbole, un temps d’hommage aux morts et surtout celui d’un relâchement des mépris face aux pratiques traditionnelles. Au cours de ces deux jours, elle crée une rupture avec l’hypocrisie socioreligieuse ou culturelle haïtienne. Elle réconcilie donc l’être haïtien avec sa culture d’origine parce que ce dernier tend à minimiser pendant son accès au cimetière un tas de préjugés et de contraintes sociaux. Comme indiqué plus haut, dans le panthéon vaudou, les guédés représentent les esprits des morts, des loas des cimetières en d’autres termes. Leur existence tourne autour du bruit, de la grossièreté et du sexe à travers un aspect fantaisiste marqué de rires amusants et incessants. Les guédés sont menés par les Barons comme Baron Samedi et son épouse Grand-mère Brigitte (Grann Brijit), Baron Lacroix, Baron Cimetière, Baron Criminel et différents guédés :Nibo, Fouillé, Loraj, Ti-Malice, Plumage, Papaguédé, Brave guédé, guédé doktè piki, guédé fatra, guédé senk jou malere, pour ne citer que ceux-là. Déjà passés de vie à trépas, les guédés ne craignent rien et connaissent tous les secrets de la magie. La fête des guédés est caractérisée par une triple dimension économique, sociale et culturelle, donnant lieu à des moments d’exaltation de la part des catholiques et vaudouisants. D’un côté, les catholiques envahissent le cimetière pour honorer la mémoire de leurs défunts, participer à la messe traditionnelle dite dans la chapelle Notre-Dame des Sept Douleurs (située dans le cimetière même), nettoyer des tombes, déposer des fleurs, brûler de l’encens… De l’autre côté, les vaudouisants se retrouvent autour de Baron Samedi (le premier homme enterré au cimetière) avec leur cierge allumé tout en disant des prières aux ancêtres, exposant leurs peines et leurs difficultés quotidiennes. Après ces prières de lamentations, ils déposent un cigare, une tasse de café, une bouteille de cola souvent de couleur rouge, une bouteille de rhum Barbancourt, un morceau de pain et du maïs grillé pour leurs aïeux. Cependant, avant l’entrée des gens au cimetière, une personne quelconque doit entrer en transe pour favoriser l’accès de tous au Baron Samedi. Cette personne doit être possédée par un loa appelé MètKalfou, un genre de Legba (probablement To-Legba, voir Orisma,1995) avec lequel rime ce dicton : « Si Kalfou pa bay, simityè pa jwenn ». Au cours de cette fête, le vaudou et le catholicisme s’entrelacent dans une rare harmonie. Les chants des fidèles qui fusionnent avec les cornets de nombreux groupes rara à proximité du cimetière peuvent amplifier cette harmonie. Par cette symbiose, il y a lieu de faire état de différents symbolismes de cette fête. En premier lieu, il y a le symbolisme technique qui regroupe les couleurs (noir, violet, blanc), les instruments (cornets, vaccines, tambours) et l’interpellation des loas ou les manifestations de transe (relations avec le cosmos). En second lieu, il y a le symbolisme social qui aborde le rapport existant entre le cultuel et le culturel. Les artistes et artisans se sont approprié ce culte pour produire des œuvres dotées d’une esthétique relatant le beau et le laid à travers des toiles, des masques, des bouteilles et des poupées décorées d’objets vaudou. Désormais considéré comme patrimoine religieux et la fête des guédés étant une de ses grandes fêtes, le vaudou incarne la mémoire collective des Haïtiens. Ce culte fait l’objet d’un passé cultuel qui doit être restauré et préservé contre toute tentative de destruction. Lors de ces deux jours, 1er et 2 novembre, les protestants s’amassent dans le périmètre du cimetière pour tenter d’évangéliser et convertir les serviteurs du diable, disent-ils. Donc pour eux, les vaudouisants sont les adeptes du diable parce que personne, d’après la Bible, n’a le droit de rendre hommage aux morts. Religion de la paysannerie, le vaudou a fait l’objet de beaucoup d’hypocrisie au sein de la société haïtienne comme indiqué plus haut. Nombreux sont ceux qui s’accordent à considérer ce culte comme une congrégation vénérant des divinités de plusieurs cultes. Il rend hommage tantôt à la nature, tantôt aux esprits héroïques par l’intermédiaire des féticheurs, c'est tantôt encore un hommage direct des familles à leurs morts, relevant du rite dahoméen « Xwetanuwiwa » (Orisma,1995). Dans la fête des guédés, il y a à la fois soumission à la nature (magie), soumission aux médiateurs et soumission aux morts que les vodouisants préservent et honorent. En effet, chaque année, rappelons-le, pour célébrer cette fête, une foule de sympathisants, de croyants, de vaudouisants et de curieux se réunit dans la partie est du grand cimetière de Port-au-Prince (rue Mgr Guilloux). Fritz-Gérald Louis Historien de l’Art/Archéologue Etudiant de master II en Histoire, Mémoire et Patrimoine