«Une vie, c’est si long» (Marie Susini) Je vous rassure : Auguste Thénor a tout de même existé. Auguste Thénor, souvent à rebrousse-mode, s’est toujours montré la modestie même, au point de publier en volume trois recueils poétiques inédits: Grain germé (1960), Paroles du vent contraire (1961) et Ma légende (1970). Des gens l’ont rencontré et admiré, notamment le groupe Samba (René Philoctète, Roland Morisseau, Max Manigat, Serge Legagneur, Gérard Etienne, Anthony Phelps) qui devait se désagréger pour devenir en 1961 Haïti Littéraire, nom qu’il tire d’une revue culturelle fondée vers 1960 par Auguste Thénor et à laquelle collaborèrent Anthony Phelps, Francis S. Magloire, les frères Raymond et René Philoctète. On le retrouve, en marge, dans l’anthologie de Ghislain Gouraige, Les meilleurs poètes et écrivains haïtiens (1963) et dans Poésie Vivante d’Haïti de Baridon et Philoctète (1978). Mais, sur les ressorts profonds du personnage, nos anthologistes - toujours superficiels ou presque - n’apprennent rien du tout. Rien sur la vie privée. Rien sur sa fin tragique. C’est le défaut des groupies : ils veulent tout savoir. Né le 20 mai 1933 à Croix-des-Bouquets, Auguste Thénor a occupé une place fort louable dans le mouvement intellectuel de son temps. Et durant les années 50 et 60, il a fait partie de cette intelligentsia avide de renouveau, de mots catalyseurs, de «beauté convulsive» et de résonances imprévues. Oeuvre trop oubliée, introuvable comme beaucoup d'autres de ce poète qui fut aussi un critique à part entière. Produit d'un milieu sans certitudes, il était avide d’amitiés, de littérature, de progrès, mais aussi de nouveautés. A son insu, comme le contre-chant de ce qu’il demeure, apparaît son actualité : grand escaladeur de solitudes, guetteur sensible, toujours empreint d’une douce sympathie oscillante, très branché sur l’époque. Judicieuses et saisissantes, certaines citations de Joseph Conrad introduisent fort bien à la connaissance de la vie de ce poète des abîmes. En l’occurrence, l’une d’elles s’impose, plus grave qu’elle n’y paraît : «Je n’ai pour moi que l’amour des lettres, mais l’amour des lettres ne fait pas plus un littérateur que l’amour de la mer ne fait un marin.» Auguste Thénor, intellectuel tourmenté, d’une infinie délicatesse dans ses poèmes comme dans ses articles, est une figure clé dans l’histoire du passage du groupe Samba à Haïti Littéraire. Sous l’œil du mentor dont l’érudition éblouit, on y surveille les grandes migrations de l’esprit. Il faut dire que le personnage avait de quoi fasciner ses contemporains et ses jeunes émules tant il incarna la perfection d’une espèce aujourd’hui introuvable : celle de ces grands directeurs de conscience – on pense à Ignace Nau, à Georges Sylvain, à Lucien Montas – qui, ayant renoncé à toute gloire, préfèrent encourager et parfaire les talents en herbe. Ainsi, il aurait fort bien pu n’être qu’un des plus illustres inconnus de la République des lettres : un provincial lettré, un amateur de poésie, un destin d’inconnu hors pair avec, au passage, une douceur et une énergie intactes. L’image est tentante. Elle servit beaucoup. Lui, c’est un cas à part. Il écrivait, conseillait, dirigeait, on ne résistait guère à son zèle et à son autorité. Le gratin des lettres port-au-princiennes défilait à ses côtés pour lui piquer ses idées, son style, sa générosité. Rien de ce qui appartient à la poésie ne lui paraît étranger. De par son tempérament, il ne songeait pourtant ni à la carrière ni à l’œuvre trop négligée pour cela, mais qui sait si, tôt ou tard, elles ne finiront pas par le rattraper. Ce n’est pas négligeable, la boulimie. Si elle n’a pas écrit une nouvelle page de l’histoire de l’art en ces années soixante où la machine du modernisme, vorace consommatrice d’avant-garde, et du réalisme militant, mélange boueux et souvent réussi, broie tout sur son passage, elle a bon dos. On proclame bien haut le culte de la Révolution et du socialisme face à la tradition, à la tyrannie capitaliste, mais le culte du moi n’est pas moins présent, plus résistant que les images et les slogans qu’on puise dans les gros livres : l’œuvre se regarde aussi chaleureusement, se contredit aussi vite que le flot des revues, albums, films, chansons, doctrines qui la nourrit. Progressiste, le courant intellectuel auquel prit part Auguste Thénor est le reflet d’une époque qui a vu surgir sur la scène mondiale le tiers-monde, s’affirmer le bloc communiste, diaboliser le modèle industriel et les grandes idéologies de l’Occident, ainsi que la croyance prudente en la réversibilité de l’Histoire, au sens multiple du progrès conduisant avec incertitude l’homme vers un monde voulu meilleur. La montée des systèmes dirigistes et des dogmes messianiques a permis la coupure en deux du monde : régimes libéraux d’un côté, dictatures étatiques de l’autre. Infiniment plus riche en ressources expressives, Haïti Littéraire surprend tout le milieu artistique port-au-princien définitivement dans les annales de notre tumultueuse histoire. Le raffinement élégiaque d’Anthony Phelps gagne les unes après les autres toutes les étoiles montantes de la poésie haïtienne. Et fait vieillir tout à coup d’un siècle la manière agressive et sifflante d’un René Depestre, toujours en vogue dans les premiers moments d’Haïti Littéraire. Vénérable, au sens laïque du terme, René Philoctète dans «Saison des Hommes» répond lui aussi présent, tout en nuances. Et avec quel talent ! Comme Roland Morisseau, dont les poèmes s’embuent au loin d’une délicate mélancolie révulsée. Mais la véritable captation du message de ces années terribles – la «Révolution duvaliériste» tue plusieurs artistes et auteurs – c’est Davertige qui en sera à la fois le principal interprète et clinicien. Même si nombre d’œuvres du poète de «Pétion-Ville en noir et blanc » (Idem, 1962) restent inaccessibles ou ont été éliminées. Solitaires dans leurs gestes, Francis S. Magloire, Gérard V. Etienne, Raymond Philoctète vont creuser eux aussi durant quelques saisons le sillon de cette «révolution» poétique indestructible, ancrée. Avant d’inventer, avec le brio contrasté qu’on sait, chacun de son côté, un style propre. La renommée de ses principaux camarades doit plus à la stratégie commerciale qu’au talent pur. L’éclat d’Anthony Phelps et de René Philoctète – couleurs saturées, cernées d’un contour antiréaliste – va dans le même sens et Auguste Thénor avait depuis longtemps apporté ce qui, auparavant, manquait encore à son volcan intérieur et qu’il utilisera incomparablement : un langage de la sophistication, un style de la finesse. Mais le plus passionnant, ici, c’est de voir le parti qu’il a tiré d’une avant-garde européenne aux antipodes, par son humeur intravertie, sa sensibilité, de l’intensité psychique, de la véhémence picturale qui s’étaient éveillées en lui. En un éclair, il annonce ou plutôt traverse l’art nuancé de Roland Morisseau et de Davertige, l’hermétisme de Serge Legagneur, les floralies impressionnistes de René Philoctète. Quelle générosité ! Ces labels semblaient peu appropriés à des tempéraments qui se voulaient intensément militants, engagés. Mais, en un temps où même la coquetterie se pratiquait en groupe, les productions les plus politisées présentaient des traits individualistes. Je ne peux m’empêcher d’avoir une pensée spéciale pour Auguste Thénor parce qu’il a écrit trop de textes sur la littérature des autres pour qu’on puisse le considérer comme le lecteur type, cette personne par définition indispensable à la littérature. Quelle générosité dans ces poèmes qui vont et viennent sans se ressembler ni se différencier ! Qui détestent la pâle ou plate mélancolie qui était, au vrai, l’apanage d’une génération flouée ! Quel charme et quelle attirance pour la vie ! Quelle pudeur ! Le cher Auguste était un homme très vertueux. Notre poète méticuleux a toujours préféré les avances du surréalisme tempéré au libertinage des Lumières, aux larmes du romantisme. Il avait la poésie chevillée au corps mais la mastiquait dans son âme. Cet homme de culture, de rêve et de séduction mais aussi d’inquiétude, avait en lui la sérénité des temps durs. Dans ce pays coincé et complexé, il est un homme multiple. Face aux préjugés et contraintes, il joue la diversion et l'auto-réflexion. Mais, d’autre part, il avait une conception plus large de son art et dont le style puise plus dans l’élégance sophistiquée des années post-surréalistes que dans les tâtonnements colorés de la New Wave néo-indigéniste et du réalisme merveilleux. Il fait des choses inconnues dans le registre émotionnel, des choses qui n’appartiennent qu’à lui. C’est un vrai prof, un technicien d’une grande authenticité. Devant la postérité, il aurait pu mal tourner. Sa discipline va le sauver. Sa créativité aussi. La poésie en Haïti est une répétition générale, une affaire individuelle. Séduire, c’est bien. Enchanter, c’est mieux. Peu enclin à pratiquer cette philosophie, Auguste Thénor, malgré sa cote personnelle, a le blues. On lui reconnaît les plus grandes qualités. Ce manque de sectarisme étonne les amis. Il ne cède pas aux modes, n’écoute que son intuition. Cette singularité du parcours d’Auguste Thénor et surtout l’esprit de courage et de sacrifice qui a animé son existence ont peut-être eu le tort de dissimuler au public l’ampleur et l’originalité de son œuvre, dont la découverte est encore loin d’être achevée. A ceux qui ont à poursuivre la tâche, il lègue une autre très haute leçon : chaque génération doit réinventer, renforcer l’héritage. Il en a donné magnifiquement l’exemple, malgré sa courte vie. Au fond, le monde, toujours orageux et menaçant, ne faisait pas bon ménage avec le poète, ne lui savait pas gré de l’éclat qu’il apportait, semblait n’avoir nul besoin de sa sensibilité et de sa tristesse troublante, et le condamnait donc à la solitude, à l’angoisse, à la mort. C’est pourquoi l’on comprend aujourd’hui qu’en dépit de toutes ses ressources et tous ses attraits, sa poésie se heurte à beaucoup de lecteurs ou de critiques qui lui soient insensibles, indifférents même. Je ne parle pas des médiocres et des analphabètes scolarisés qui ne peuvent que décrier tant de générosité, de savoir et de profondeur, mais des brillants et même excellents esprits qu’il n’a pas le pouvoir d’infléchir. Ce sont ceux qui cherchent surtout dans une œuvre l’élan patriotique, la vie féconde, la passion contagieuse et irrésistible. Le silence et la peur qui ont régné sous les Duvalier ont fait le reste. Avec fracas !... «On ne doit jamais écrire que de ce qu’on aime», nous imposait Ernest Renan, et c’est là le secret de ce «ténor» revisité. Derrière cette ascension, on ne trouve pas une carrière, mais deux. Deux activités éclatantes autour d’une même intelligence. Adieu donc la poésie, Auguste Thénor se transforme en commentateur et vulgarisateur décidé, parfois critique. En fin de compte, il voit dans la frustration que les artistes haïtiens ont accumulée pendant de longues années une formidable source de création capable de revitaliser les productions locales. Le cœur et la raison s’interpellent en permanence ici : la raison pour tourner sans fin en circonférence, le cœur pour s’enfoncer au centre le plus profond et y rayonner… Il y a trop de choses qui vivent, bougent et nous remuent encore, trop d’offrandes et d’élans contagieux pour qu’il soit possible de se résigner et d’abandonner Auguste Thénor à une fonction de statue mortuaire qu’on vénère mais qu’on ne dépoussière plus. A lui le temps retrouvé, même dans la stupeur d’un itinéraire bâclé – mais pas plus que les autres, encore vivants par centaines. A lui le privilège d’une commémoration confidentielle, ce minihommage fait de tous les émois et qui sera encore vivant demain. Et il fallut pas mal de temps avant qu’on ne le redécouvre.