Le ministère du Commerce et de l’Industrie a organisé du 21 au 22 novembre 2013 au Club Indigo un atelier sur le Système d’appui au développement de l’entrepreneuriat en Haïti. Les représentants des chambres de commerce, des associations de producteurs, des banques, de l’administration publique, qui y ont pris part, en présence du ministre de l'Économie et des Finances et du ministre a.i. Wilson Laleau, ont bien compris que les efforts du gouvernement pour accompagner les investisseurs, les entrepreneurs et renforcer la culture entrepreneuriale à travers le pays se sont traduits à plusieurs niveaux. Les enjeux sont décisifs. Aussi cet atelier qui a évoqué les nombreux obstacles à franchir pour changer la donne économique ne doit-il pas être passé sous silence? Si difficile et volontariste qu’elle ait été jusqu’à présent, la politique de la création d’entreprises de Wilson Laleau a permis de faire bouger les choses au lieu de continuer à accepter le statu quo. C’est dire la difficulté de la tâche.
D’abord, les travaux de recherches analytiques et fondamentaux. On peut citer : le «Recensement des entreprises sur l’ensemble du territoire» et la liste des produits typiques en Haïti. Ces deux documents essentiels, réalisés avec l’appui du PNUD, sont des outils destinés à mieux orienter les politiques publiques sur des bases empiriques exhaustives. Voilà, à coup sûr, deux sujets saisissants. Ayant suscité beaucoup de réticences du côté des concernés, le précieux travail de recensement (2012), unique en son genre, est un condensé de données stupéfiantes sur l’état réel de nos entreprises dont plus de 90% sont individuelles ou de nature familiale. Fondamentalement informel et de faible taille, l’entrepreneuriat haïtien est arriéré dans sa structuration. Le nombre des sociétés anonymes est insignifiant et deux tiers sont des entreprises commerçantes.
«Produits typiques en Haïti» est le fruit d’un processus de dialogue et de consultation mené dans les 10 départements. Destiné à orienter tout un chacun dans l’identification et l’exploitation des filières et activités porteuses, il a conduit à la constitution d’une base de données de 539 produits typiques. Classés en trois catégories (Patrimoine Naturel et Culturel, Petite Industrie et Artisanat, Agriculture Locale) : une liste de 72 produits par département a été privilégiée en fin de compte, dont 30 tombent dans la catégorie prioritaire A. Son contenu utilitaire indiscutablement est d’une singulière facture. Qu’elle est riche à craquer, cette Haïti ! Et à valoriser. Une Haïti pas perdue et considérablement bouillonnante. Une Haïti inexploitée et inexplorée même.
Une économie de prédation
Pour mettre fin à cette économie de prédation et coercitive, a scandé le ministre Laleau qui a déploré le déficit persistant de réflexions sur nos problèmes économiques, il faut créer les conditions d’éclosion d’une économie incitative et de promotion de l’entreprenariat. Il revient dont à l’Etat une lourde responsabilité. Accompagné de toute une série de réformes structurelles susceptibles de faciliter une amélioration véritable de l’environnement des affaires, le plan stratégique triennal du MCI, présenté par Michèle B. Paultre et Fritz Chéry, répond à cette nécessité.
Pour contribuer à doter le pays des outils qui lui permettront d’améliorer sa compétitivité et de diversifier ses exportations afin de relever le défi d’une insertion de l’économie haïtienne dans le double contexte du commerce régional (Zone Caraïbe) et international, le MCI a entrepris sous l’impulsion de son titulaire d’énormes mesures de redressement et de modernisation. La promotion de l’esprit d’entrepreneuriat et de l’innovation en est sans conteste l’une des plus frappantes, comme l’a reconnu Katyna Argueta, Directrice principale a.i. du PNUD dans son allocution. Mais cette évolution des institutions et des mentalités, tel que compris par le gouvernement, implique obligatoirement l’actualisation et l’élaboration de lois appropriées. Ainsi, disert, explicatif, convaincant, Me Bernard Gousse, président de la Commission de Réforme du Droit des Affaires, mise sur pied par le président Michel Joseph Martelly, nous a permis de mieux assimiler le sens des travaux réalisés dans ce domaine : les projets de loi (déposés au Parlement) sur le commerce électronique, sur les échanges électroniques et sur la signature électronique. Il s'agit de lois indispensables à la modernisation de notre économie.
Ensuite, les opérations et les initiatives structurantes en lien avec la problématique des Zones Franches (Rode Préval), le programme Partenariat public-privé (PPP) dirigé par Marie Josée Garnier, ainsi que les différents projets d’appui aux micros, petites et moyennes entreprises (MPME), c’est-à-dire, les Services d’Aide aux Entreprises (SAE), les micro-parcs et la question incontournable de la traçabilité des produits locaux débattus et présentés successivement par Rulx Barhélus (MCI), Arta Simon (MCI) et Kurt Jean-Charles (Solutions S.A). Sans fioritures. Mais la ferveur de Marie Josée Garnier a, comment dire, rivalisé avec celle de Danielle Saint-Lot qui, elle, a esquissé les «Respectives de partenariat public privé pour des opportunités économiques pour les femmes dans des filières porteuses». Cette volonté franche de changement porte sur un nombre grandissant de secteurs mais le rôle de nos entrepreneurs est de jouer leur partition à leur tour. Ce qui n'est pas toujours le cas à bien égards! Pendant des années, on a raillé l’immobilisme de l’Etat dans la mise en place des conditions propices à l’investissement privé. Mais on ne voyait pas ce qui se passait. On ne comprenait pas les raisons. Il s’agissait d’une politique délibérée, aveugle, dans laquelle on sacrifiait les emplois productifs à une économie de rente et d’importation.
Sommes-nous aujourd’hui en face d’une autre vision étatique ? La réponse est oui. Les grands problèmes de commercialisation de nos produits sont déjà connus : prix trop élevés et non standardisés, donc non compétitifs en plus, non-respect des délais de livraison. Ces normes de rentabilité s’imposent aujourd’hui à toutes les entreprises modernes. De ce point de vue, les démarches du MCI traduisent une connaissance judicieuse de notre économie. Que l’on se réfère, pour comparer, à la création du Bureau de Normalisation, aux Programmes des Fournisseurs (PDF) ou de la Chaîne de Valeur (CV), aux Centres de Développement Entrepreneurial, etc. Pour le reste, ces réformes doivent être à la fois relayées par les entrepreneurs eux-mêmes et placées dans un environnement socio-politique stable. «L’instabilité, a reconnu Wilson Laleau, est un ennemi public. La stabilité est un bien commun indispensable à la croissance et à l’emploi». La santé et le dynamisme d’une économie ne dépendent pas seulement de l’ingéniosité et de l’acharnement du secteur privé mais aussi et surtout de la situation politique. Ce message-là ne peinera pas à passer, non ?
Deux exemples saisissants
Enfin, fort heureusement, de plus en plus d’entrepreneurs ont pris conscience des opportunités offertes par les pouvoirs publics et ont profité des mesures d’incitation afférentes. Sans oublier de mentionner l’Agro-village Morne Casse et l’Incubateur d’Innovation de Jean-Marie Théodat incrusté au cœur du développement de l’Université de Limonade présenté avec un remarquable sens du détail, AGRITANS de Jovenel Moïse et la transformation du fruit à pain avec Inette Durandisse représentent les exemples les plus éclatants et les plus pathétiques. Ils sont personnellement venus lors de l’atelier expliquer le cheminement, les résultats et les motivations de leurs entreprises. Tous deux ont attendu péniblement des années avant de voir se concrétiser leurs projets, grâce à l’activisme bénéfique des actuelles autorités gouvernementales qui sont bien conscientes des difficultés de financement des entrepreneurs locaux par le biais du système bancaire. Entêté et dynamique, Jovenel Moïse qui va créer la première zone agricole en Haïti a attendu plus de dix ans; sans jamais se décourager, avec sa compagnie SATAG, Inette Durandisse, 14 ans. C’est bouleversant.
Les deux incarnent de grandes ambitions. Mais ils ne résolvent pas tout. Dans le premier cas, il s’agit de la mise en valeur de notre production agricole (ici la banane) grâce au «remembrement foncier par capitalisation». Cette notion, chère à l’économiste Wilson Laleau, peut exercer à l’avenir, des effets remarquables et considérables, si nous arrivons à comprendre tous que c’est là un moyen efficace pour mettre en synergie des ressources disparates en vue d’une rentabilité garantie. C’est devenu, chez ce ministre visionnaire, une obsession, une croyance presque. Et Jovenel Moïse, appuyé par plusieurs milliers d’agriculteurs du Nord-Est, reste confiant, car il se sent désormais fort d’une expérience personnelle enrichissante. Le second cas est aussi, exaltant puisque la mise en valeur de l’arbre véritable, avec le potentiel de diversification de ses dérivés, sur des bases modernes pourrait être le moteur d’une fulgurante percée de notre agro-industrie. Un marché potentiellement énorme pour les prochaines années.
Atelier formateur et instructeur tant il paraît nécessaire de le réaliser devant un public plus large ou d’autres publics cibles. A travers tout le pays. Au moment où commence à poindre à l’horizon la surdétermination du politique – Kraze brize -, il est bon que ces questions économiques soient vulgarisées de manière intensive.
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