Les hommages sont généralement tardifs. Celui que L éon François Hoffmann, dans le numéro de décembre 1976 de Conjonction, rendit à Eméric Bergeaud, plus précisément à Stella, vint à son heure. Mais l’hommage ne fut pas seulement justifié, il était également à la hauteur de son objet. Eméric Bergeaud, qui trône du haut de sa légende de premier romancier haïtien, qui m’a l’air passionnant, est l’un de nos plus célèbres morts précoces devant l’Eternel. Lecteur passionné, je ne ferai pas ici l’analyse de ce roman : le lecteur le lira lui-même dans l’original. J’essayerai seulement d’en dégager, après tant d’autres, les idées principales et de dire en quoi l’étude de notre patrimoine littéraire nous intéresse, nous autres Haïtiens du XXIe siècle, et ce qu’il nous apprend. Sans aucun souci des durs temps présents, je me suis promis de le relire et d’en parler. A quelles conditions, et pour quoi faire ? Poser ce genre de questions peut simplement introduire à un pur exercice de style ou à une vaine nostalgie : une sorte de quête, plus ou moins imaginaire, la nostalgie d’un temps où lire ou fêter Bergeaud allait de soi, où l’apprentissage des humanités établissait un pont naturel avec l’humanisme classique, où la langue que l’on parlait était encore assez proche de celle de nos lointains tuteurs pour qu’il ne soit pas utile de «revoir» l’auteur de Stella comme s’il était définitivement étranger à notre parler contemporain. Voici un roman que l’on traverse véritablement, frappé par ses images, brûlé par sa torpeur. Au départ, pourtant, un constat qui en vaut bien d’autres, et pour lequel l’époque aurait atteint son stade ultime de grandeur par indifférenciation. C’est par la pléthore, par l’inflation des repères et des signes, par la contamination du même et de l’autre, que les différences s’abolissent ici. Jean Baudrillard l’a démontré. Mais Bergeaud l’a illustré bien longtemps. Son tableau ne s’anime que lorsque la présence de l’auteur n’est plus gommée au profit de celle de ses modèles. Ce n’est pas seulement la langue qui a changé, c’est l’univers mental qu’elle exprime et qu’elle travaille. En ce qui concerne ce siècle aux prises avec une dualité incongrue (le nationalisme et le bovarysme), il eût été intéressant d’attirer l’attention du lecteur citoyen sur la tension trépidante et l’abandon de ses personnages. D’où venait ce souffle coloré, cette tension inégalée ? Bergeaud intime est un inconnu, à jamais. Il y a, chez Bergeaud, une incertitude farouche, alors que dominait, chez des romanciers exotiques (Demesvar Délorme, par exemple), un plaisir plus entier, plus délibéré. Nous ne penserons, sentirons, rirons et pleurerons jamais plus comme des femmes et des hommes du siècle passé. Et c’était, bien sûr, déjà vrai hier. Cette figure première, qui retrouvait vie lentement, vie depuis un siècle et plus, a séduit Aurèle Chevry, Duraciné Pouilh, Hénoc Dorsinville, Duraciné Vaval, pour ne citer que les auteurs les plus enthousiastes. Opérant subtilement, s’appuyant sur une réelle connaissance de l’œuvre et de l’ambigüité inhérente à l’âme du romancier, évitant la plupart des pièges de l’émotion, je pourrais ainsi rendre crédible et dynamique l’image d’un Bergeaud coryphée du roman national en gestation, porte-parole d’un peuple ex-colonisé dont il révèle la culture d’emprunt et la langue guindée et métisse. Ceci n’aurait pas déplu à Chevry ni à Dorsinville ni même à Vaval. Avec leurs textes-hommage, nous avons à bien des égards l’itinéraire magistral d’un homme qui fut non seulement, comme on le sait, le premier romancier haïtien, mais le plus extraordinairement retentissant. Itinéraire, au plein sens du mot : au centre d’un regard multiple, passionné, grouillant de personnages, d’idées, d’intentions, pisté, dépisté tout au long de tant de méandres et d’échappées, l’homme-écrivain Bergeaud est restitué – par un Pouilh chaleureux, un Chevry fasciné et un Dorsainville saisissant – dans tout ce qui pouvait être saisi de sa mouvante vérité. L’approche d’Hoffman se situe dans une tout autre perspective. Passionné de belles lettres haïtiennes, disert et pointilleux, cet universitaire de Princeton, dont toutes les recherches sont consacrées pour l’essentiel à la littérature et à l’âme haïtiennes, s’est employé à chasser des inévitables interprétations toute trace de facilité. Son Bergeaud, mieux sa Stella est au présent du XIXe siècle, pas au nôtre ; et c’est le respect de cette distance, la mesure de l’écart entre deux géographies, qui doit permettre de redonner au texte sa fraîcheur d’origine, de le désensabler des idées toutes faites qui en ont réduit l’intérêt. Mais quand on a tout lu au niveau des lettres haïtiennes, ce qu’est, à coup sûr, le cas d’Hoffman, on ne se laisse plus impressionner par le premier venu. Sa Stella est un essai d’analyse pathétique, onctueux. Avec son modèle d’abord, avec toute l’histoire littéraire, culturelle, sociale du monde haïtien ensuite. Sans lassitude il le fait de façon si brillante et avec tant d’intelligence qu’on peut se passer désormais d’autres lectures sur le sujet.