Par Pierre-Raymond Dumas Où en sommes-nous avec Ducasse, un dramaturge injustement oublié de nos jours en Haïti, mort il y a 111 ans ? Que reste-t-il de son œuvre, de ses pièces théâtrales et de son message ? Ducasse, intensément taurin, est parmi les dramaturges du théâtre haïtien celui qui s’affirme avec un éclat inhabituel et repousse le plus à la fois. Ducasse est un intense et grouillant modèle d’érudition patriotique : chez lui, jamais de frime… Son théâtre, s’il fascine et bouleverse le commentateur, le déroute aussitôt, le fatigue ; quel qu’il soit. C’est beaucoup. Quel admirateur est aussi fervent et critique qu’un portraitiste ? On lit aussi peu Ducasse, à présent. Dramaturge, à visée pédagogique, il se méfie du desséchement intellectuel, de la cérébralité analytique. Il n’était pas le chevalier sans honte ni sans peur. Oh non ! Mais l’interprète infatigable, le témoin enthousiaste, percutant, décidé et perspicace de son temps, du nôtre donc, qu’il nous restituait avec un nuage d’optimisme et un brin de critique. Les drames historiques – Toussaint au Fort de Joux, Noirs et Jeunes – demeurent à cet égard des modèles du genre. C’est sa manière à lui de payer sa dette envers ceux qui l’ont précédé. Une dette pour chasser l’oubli, une dette pour honorer la beauté et la grandeur de ce qui rime avec l’histoire. Dans un style à la fois coloré et créolisant où le réalisme le plus frappant est mis au service de la plus totale vivacité, Ducasse, avec cette fougue attentive et cette sincérité un peu désuète d’un gentleman antillais, c’est-à-dire plus occidental que nature, séduit et rallie. Tout à sa thèse. Il n’a pas pu se résoudre à se faire simple conteur. Ses pièces en prennent une valeur supplémentaire : elles pourront servir, en même temps qu’à combattre l’amnésie, à tempérer un excès d’épopée. Ce style avait même fait école pour toute une génération d’écrivains. Prodigieux observateur des mœurs et des gens de son époque, il dépasse le réalisme et les auteurs dont il s’est inspiré, pour passer du contingent à l’universel. Parler des dramaturges est une vaine tâche, en partie. Les dramaturges sont là pour qu’on les voit à l’œuvre sur les planches, non pour qu’on en parle. Et Ducasse ? Ducasse, il aurait donné de la beauté à une potiche, à un dépotoir. Il édifia contre le temps ( ?), qui rompit le fil de sa vie à 31 ans près, une œuvre capricieuse, saccadée, rageuse et fondée sur une sorte de jubilation populaire. «Godailleu», bon vivant et hâbleur, assurément il faisait valser avec une minutie de notaire un certain nombre de poncifs en vogue depuis les années de l’indépendance. Renvoyant dos à dos les nostalgiques d’une esthétique frileuse et les gogos de l’éclectisme tropical, il avait été très grand, très audacieux, le type ironique, les yeux d’un regard perçant. Là, c’était l’abdication bourgeoise. Néanmoins, toujours cette allure, ce style. Ducasse n’a jamais été fichu de dire d’où il venait, mais il sait où il nous emmène obstinément. Il avait la mine boudeuse d’un oracle qui ne daigne même plus détailler l’avenir avec précision. Le théâtre, c’est bien la description des travers et la réflexion sur eux. Mais le théâtre de Ducasse était de savoir quelles limites la connaissance doit franchir. Il me semble que l’activité théâtrale aujourd’hui doit être retournée en activité réflexive : dans ce qui nous est donné comme ludique, burlesque, satirique, quelle est la part de ce qui est récurrent, contingent et dû à des effets de langage? On se rend compte aujourd’hui que, si on élimine toute possibilité de relier les générations, on détruit le terrain nourricier sur lequel se fonde la vie collective. Mais, au-delà de ces notes, l’intérêt de cet pionnier réside dans ce qu’on y voit, même de façon fragmentaire, lacunaire même, l’histoire d’Haïti en train de se faire. Une jeunesse sans repères ni scrupules pourrait aimer en lui l’ironiste de l’insoluble question de l’identité malaisée, qui est ce qui reste quand on n’a plus l’âme altière. Ni le temps.