C’est très difficile de parler de professions sociales en Haïti où les politiques sociales nationales accordent très peu de place au traitement du chômage, à la promotion du développement social urbain, à la prévention de la délinquance et de la toxicomanie, au respect du droit au logement, à l’éducation et à la santé, à la protection des enfants, des personnes âgées et des handicapés... Du lot des intervenants figurent les travailleurs sociaux dont la formation, les actions, la compétence font d’eux des professionnels de l’intervention sociale. Ils travaillent le plus souvent à la croisée des bénévoles, des politiques, des acteurs économiques pour s’attaquer aux grands problèmes auxquels les enfants, les jeunes, les familles, les groupes, les populations sont confrontés. On ne sent pas trop l’efficacité de leur action là où ils exercent leur activité. Que ce soit dans les ONG, les centres sociaux et médico-sociaux, les hôpitaux, les établissements pour personnes âgées, pour handicapés ou accueillant des personnes en difficultés sociales. Aussi, les professions du Travail Social sont victimes de toutes sortes de préjugés ridicules en Haïti que les travailleurs sociaux devraient se mettre à l’écoute des pauvres pour les aider à défendre publiquement leurs droits violés ou bafoués, créer entre eux des liens, des réseaux de solidarité, négocier avec les autorités les grands projets sociaux nationaux et s’imposer pour prendre la place essentielle qui leur revient. Qui sont les travailleurs sociaux? Sous ce vocable, on retrouve toute une mosaïque de professions très peu connues du grand public haïtien: assistant de service social, éducateur spécialisé, éducateur de jeunes enfants, conseiller conjugal, conseiller en économie sociale, animateur, aide à domicile, aide médico-psychologique, moniteur éducateur; ceux-ci travaillent en étroite collaboration avec d’autres professionnels (sociologues, psychologues, communicateurs sociaux, intervenants en relation, agents de développement communautaire, avocats, médecins…) pour accomplir des actes professionnels clairement définis. Il se trouve malheureusement que l’identité professionnelle et la spécificité du travailleur social dans le contexte de ses différentes pratiques sont très mal comprises en Haïti. Est-ce pourquoi on entend parfois de la bouche de gens avisés ou non toutes sortes de racontars et d’idioties qui n’aident personne à reconnaître l’importance que revêt par exemple une intervention psychosociale comme technique curative dans une société fortement éprouvée par des cataclysmes traumatisants (cyclones, tremblement de terre…). C’est le moment plus que jamais de faire connaître au grand public haïtien que le travailleur social est un professionnel de formation universitaire détenant un diplôme de licence, de maîtrise ou de doctorat. ‘’Son acte professionnel a pour objet le fonctionnement social, c’est-à-dire les interactions des individus, des familles, des groupes et des collectivités avec leur environnement dans un but mutuel de développement, élaboration et mise en œuvre du plan d’intervention. La principale caractéristique de son acte professionnel est la synergie des composantes environnementales et des divers niveaux de fonctionnement social des individus. Le travailleur social doit être inscrit au tableau d’un ordre professionnel dont la principale fonction est d’assurer la protection du public, l’inspection professionnelle, la formation continue de ses membres qui doivent se conformer à un code de déontologie et à plusieurs règlements. Ses valeurs professionnelles s’appellent : le respect de la personne, de sa dignité, de son individualité et de son droit à l’autodétermination, ainsi que la promotion de la justice sociale. Il revient aux travailleurs sociaux d’Haïti d’organiser de manière régulière des audiences, des journées portes ouvertes, une journée du refus de la misère, toutes sortes d’activités qui viseraient à faire connaître le travail social en tant que discipline scientifique et en tant que profession importante pour le pays. Et l’idée de la mise en place d’une ‘’Association des travailleurs sociaux d’Haïti’’ ou d’un ‘’ordre professionnel des travailleurs sociaux d’Haïti’’ est à ruminer et à matérialiser pour établir des normes de pratique, assurer l’évolution et la promotion du domaine social et barrer le passage aux amateurs qui prennent d’assaut les quatre grands champs du service social à savoir : l’intervention psychosociale – l’organisation communautaire – les politiques sociales – et la mise en œuvre des programmes des services sociaux. Il est grand temps que les travailleurs sociaux assument dans le cadre de leur activité et de leur intervention au niveau des systèmes leur rôle – d’identifier les problèmes sociaux vécus par les individus, les couples, les familles, les groupes et les communautés – d’analyser l’impact de l’application des politiques sociales sur leurs situations – de travailler au développement des capacités de changement des individus et aux potentialités de leur environnement – de susciter l’engagement de la communauté face aux besoins psychosociaux de ses citoyens – de favoriser le droit des citoyens à l’accessibilité des ressources de la communauté. Dans ce contexte bien précis, ils peuvent exercer les fonctions d’intervenant direct, de chef d’équipe, de superviseur, de coordonnateur ou de gestionnaire. Ce qui demande au travailleur social un certain nombre d’habilités qui font malheureusement défaut chez plus d’un de nos travailleurs sociaux. Citons toutefois les habilités pour observer, analyser et interpréter les problématiques sociales, en tenant compte de l’ensemble des systèmes impliqués, les habiletés pour planifier l’intervention en fonction d’objectifs précis, à l’aide de moyens appropriés – les habiletés au niveau du savoir, du savoir-faire et du savoir-être pour établir et actualiser un plan d’intervention – les habiletés pour gérer sa pratique professionnelle dans le contexte interdisciplinaire. Les responsabilités du travailleur social sont difficiles à assumer. Il doit ajuster ses interventions en fonction du contexte et du milieu dans lequel il est appelé à évoluer. Son engagement à l’égard des droits humains tels qu’ils sont inscrits dans les conventions internationales et dans le texte de lois de son pays fait de lui un militant, un agent du changement. Une bonne partie de son travail doit être consacré à la promotion des droits de la personne, à la dénonciation des inégalités sociales – à la lutte contre les problèmes sociaux – à l’évaluation des services offerts – à la proposition des modifications au système de prestation des services et du soutien du développement de nouvelles connaissances et de nouvelles pratiques. Les défis sont énormes en raison des grandes mutations qui s’opèrent dans les sociétés du monde soumises aux grands courants politiques et économiques (néolibéralisme, mondialisation, etc.).’’La profession du service social est donc vouée au bien-être et à la réalisation de soi de toutes les personnes, au développement de ressources et de compétences pour répondre aux besoins et aux aspirations en constante évolution des personnes et des groupes à l’échelle nationale et internationale, et à la réalisation de la justice sociale pour tous. Elle porte un intérêt particulier aux besoins des personnes qui sont vulnérables ou opprimées, ou qui vivent dans la pauvreté’’. [Association canadienne des travailleuses et des travailleurs sociaux, code de déontologie 2005]. Le travailleur social doit cependant assumer sa responsabilité professionnelle et fonder ses interventions sur sa propre évaluation de la situation même en contexte interdisciplinaire. C’est une question d’éthique et de respect des valeurs et principes fondamentaux du service social qui servent de boussole aux travailleurs sociaux. Respect de la dignité et de la valeur inhérentes des personnes, poursuite de la justice sociale, service à l’humanité, Intégrité dans l’exercice de la profession, confidentialité dans l’exercice de la profession, compétence dans l’exercice de la profession ; voilà sur quoi se fonde le métier de travailleur social qui fait obligation aux praticiens de s’opposer aux préjugés et à la discrimination, de favoriser le droit des personnes à avoir accès à des ressources permettant de satisfaire leurs besoins fondamentaux, de militer en faveur d’une protection et d’un traitement égaux pour tous, d’encourager le développement social et la gestion environnementale dans l’intérêt de tous, de défendre le droit de toute personne d’être à l’abri de la violence et de la menace de violence, d’avoir un regard particulier sur les exclus, les marginalisés, les désavantagés ou les vulnérables de la société, de travailler à l’avènement d’une société juste, de placer les besoins des autres au-dessus de son propre intérêt lorsqu’il agit en tant que professionnel, de faire preuve de respect des principes déontologiques, d’analyser la nature des besoins et des problèmes sociaux en encourageant l’application de solutions innovatrices et efficaces, de maintenir la confidentialité des informations collectées dans le cadre de son travail, de respecter le droit de toute personne à l’autodétermination, à la diversité, de lutter pour le triomphe de l’équité sociale et la juste répartition des fruits de la croissance, d’aider les personnes touchées par les conflits en agissant de façon honnête et responsable et en faisant connaître les valeurs de la profession, d’éviter de ne pas porter atteinte à la réputation de la profession. Paul Yves Fausner, PhDc Professeur à L’Universite D’État D’Haïti