Et si l’on était enfin sur le point de découvrir la fontaine de Jouvence ? Les scientifiques ont retrouvé sa trace. Non dans les grimoires, ou dans un livre sacré, ou encore dans quelque contrée fabuleuse, mais au fond des éprouvettes. Au cœur de nos gènes. En dépit de l’apparition de nouveaux fléaux, comme le sida, la biologie et la médecine progressent à grands pas. Bientôt peut-être elles auront résolu la plus angoissante et la plus mystérieuse des fatalités : comment et pourquoi vieillissons-nous ?
On n’empêchera sans doute jamais l’homme de vieillir ; mais on réduira – on réduit déjà – les dégâts intellectuels et physiques liés au vieillissement et à la maladie. On sait désormais vieillir mieux et plus tard.
Si toutes ces découvertes avaient été réalisées voici 115 ans, on aurait encore sur terre Clément Bellegarde, très vieux certes, mais vivant. Il y a autre chose. Le culte de l’achevé, du chef-d’œuvre, des «œuvres complètes» a été célébré pendant des siècles et demeure un critère d’évolution classique, contraignant. Il suppose une vie pleine, la régularité dans la production, un ensemble très dense. Ne serions-nous pas désormais, à l’inverse, tentés par ce qu’on pourrait appeler la culture de l’inachèvement, la pratique des anniversaires et des commémorations ? L’inachèvement, l’impossibilité essentielle d’aboutir la courte vie se voient inscrits dans l’évolution de la vie moderne. Mourir jeune pour nous n’est plus l’équivalent de disparaître, avec ce que ce mot comporte de mise à mort, d’amnésie, mais bien que quelque chose d’autre commence. Nouvelliste fougueux et chatoyant que le siècle passé a exalté vivant et oublié une fois mort. Logique, non ?
Nous sentons tous qu’un grand esprit est ici au milieu de nous. Quel dommage que l’on manque de données certaines !
A lire Clément (c’est un prénom qui, à l’instar d’Edmond, Justin et autres, fait bien le XIXe siècle) vous respirez, vous reprenez un allant, c’est pourquoi on peut affirmer qu’il avait très peu de défauts mais de préférence beaucoup de qualités. Son énergie fait penser à celle d’un orfèvre et l’épaisse douceur des sentiments ravit et surprend.
La nouvelle est un genre éprouvé, sinon éprouvant, dans lequel Clément Bellegarde a fait ses preuves. Artiste de tempérament, fin psychologue, écrivain brillant, salivant de victuailles, c’était un jeune homme d’une immense lecture ; il avait de l’esprit, écrivait d’une manière étourdissante (il parlait peut-être mieux qu’il n’écrivait). Ce fut en somme un admirable séducteur. Figure légendaire et personnage de tragédie, il s’inquiétait peu du bruit que l’on faisait autour de lui. Son élégance surfaite et recherchée sera ici la souris plutôt que le chat. Nous ne pouvons que deviner les joies et les travaux de sa jeunesse. On a voulu combler les lacunes biographiques, de sorte que la légende et le mutisme se sont abusivement emparés de lui. On n’a surtout pas manqué de se l’annexer, ou de l’isoler sans raison solide. Si le XIXe siècle s’était achevé comme le XXe, la génération de La Ronde, au lieu de produire Seymour Pradel, Antonio Vieux, Amilcar Duval, Laforest, et, bientôt Moravia, Etzer Vilaire, Blot et Mayard, n’aurait eu de cesse d’éplucher, de compulser les vies retardataires, les figures tôt disparues et les traces des jeunes morts et réputés inaccessibles, Arnold Laroche, Emmanuel Édouard, Amédée Brun, etc.
Or il se trouve que nous devons à ces auteurs en marge des révélations qui ont changé notre horizon intellectuel et idéologique. On ne peut plus ni penser, ni écrire, ni espérer comme on le faisait avant qu’ils ne se manifestent comme les plus authentiques témoins de leur temps. Depuis quelques années La Ronde, ou plutôt les poètes y afférents sont l’objet d’un intérêt renouvelé. Cet intérêt correspond en fait à un regain d’actualité de son objet : l’esthétique. Il semble lié à la situation actuelle des arts. Situation, on ne cesse de le répéter partout avec une unanimité qui finit par lasser, qui serait celle d’une crise profonde de l’art contemporain.
Une tranche de vie vraiment courte, pensez-vous ?
Ce papier, je le crains, sera bien ennuyeux, car je l’écris de ma chambre d’hôtel Washingtonien après une rude journée de travail. J’en suis au point où – tel Phocion l’Orateur qui, à chaque applaudissement du peuple sur l’agora, se demandait : «Aurais-je dit quelque sottise ?» - chaque fois qu’on me vante pour mes travaux de quête de mémoire, je me dis en secret : «Il faut bien continuer.»
J’ai essayé de montrer ailleurs – et Clément Bellegarde, nouvelliste invalide, le fait – que la tradition de la dictature du roman a très vite occulté en Haïti la richesse de la nouvelle, au point d’exercer une influence jalouse et délétère sur l’autoreprésentation du monde des arts depuis Émeric Bergeaud jusqu’aux grands romanciers de la diaspora (Métellus, Olivier, Depestre, Étienne). De ce fait, le jugement esthétique conçu comme type de jugement autonome lié à une expérience spécifique de l’œuvre a été largement négligé : notre relation aux genres et aux œuvres était censée reposer non pas tant sur une tradition acquise mais sur une expérience personnelle (un individu qui apprécie une œuvre au moyen d’une théorie essentialiste de l’art le définissant par sa fonction et ses potentialités), ainsi que sur une théorie historiciste (thématisation intersubjective ?) de son aboutissement.
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