La problématique de la migration haïtienne devient de plus en plus préoccupante, surtout au cours des dernières décennies. Cette épineuse question mérite d’être appréhendée avec adresse, tenant compte de la réalité socio-économique et politique d’Haïti. Aujourd’hui encore, non seulement elle récidive au cœur de l'actualité, mais aussi elle alimente de vifs débats entre les différents secteurs au niveau national et international.
Le Service jésuite aux migrants-Haïti (SJM-Haïti) qui intervient dans la question de la défense et de la promotion des droits des réfugiés, des rapatriés et des déportés, va tenter de produire des réflexions sur la problématique de la migration haïtienne par rapport aux relations haïtiano-dominicaines. A travers ce texte, le SJM-Haïti veut attirer l’attention de toute la société, surtout des responsables d’État des deux pays, sur la nécessité de construire un mode de rapports basés sur le respect de la dignité humaine et de la solidarité entre les deux peuples partageant l’île.
En vue de se prononcer également sur l’inquiétante situation qui sévit entre Haïti et la République dominicaine ces derniers temps, le SJM-Haïti entend étudier celle-ci de façon éclairée.
Qu’en est-il exactement ? Pourquoi Haïti continue à être traitée avec autant de désinvolture ? Comment peut-on expliquer la passivité de l’État haïtien face au traitement infligé aux ressortissants haïtiens un peu partout ? Certains secteurs s’en plaignent. D’autres cependant tentent d’agir. Il est évident que, malgré certaines actions isolées, de réels changements ne sont pas encore effectifs au point de vue politique, économique, social et culturel. Pourtant, la situation du pays inquiète tous.
Haïti se trouve actuellement dans une situation où diverses catégories sociales se sentent exclues. Les jeunes, les professionnels et les différentes couches sociales évoluant dans les milieux rural et urbain sont très inquiets par rapport à leur avenir. L’Etat se montre incapable de créer les conditions matérielles nécessaires d’existence en toute dignité pour la population. Combien d’intellectuels haïtiens ont quitté le pays en quête de meilleures conditions de vie? Combien de jeunes, de professionnels, de chômeurs, de paysans et de paysannes se sont aventurés, en haute mer, au péril de leur vie, dans des embarcations de fortune? Depuis quand les Haïtiens, dans la clandestinité, ont commencé à fuir Haïti pour se diriger vers Bahamas, Curaçao et Miami dans les conditions que l’on sait ? Depuis quand les autorités dominicaines ont commencé à maltraiter les Haïtiens vivant de l’autre côté de l’île ?
Face à de telles interrogations, nous pouvons avancer que les responsables de l’État font preuve d’irresponsabilité et ne se montrent pas concernés par les véritables problèmes du pays. De plus, l’image que nous projetons à l’étranger ne cesse de ternir. Des ressortissants haïtiens font l’objet de mépris et de discrimination. Alors que l’absence d’engagements politiques pour refaire l’image d’Haïti se fait sentir. N’est-ce pas l’une des raisons du non-respect de l’Haïtien par les Dominicains?
Les actes regrettables et malheureux de quelques farouches opposants des Haïtiens en république voisine ne datent pas d’aujourd’hui. Certains secteurs en RD se montrent très hostiles aux Haïtiens. Cette hostilité évolue historiquement et devient récurrente. Parfois elle se transforme en violence criminelle commanditée, « légale » ou « légitime ».
Brève historique des actions de la RD
En 1934, le dictateur dominicain Raphaël L. Trujillo avait fait massacrer plus de trente mille (30 000) migrants haïtiens. Pas besoin de rappeler que cet acte représente un crime abominable contre l’humanité.
Près d’un siècle plus tard, les actes criminels à l’égard des migrants haïtiens en République dominicaine ne cessent de se produire. En mai 2005, à Hatillo Palma, dans la région nord de la RD, un couple dominicain a été retrouvé mort. Un double meurtre qui a été attribué aux Haïtiens. Rapidement des Dominicains avaient lancé une chasse à l’homme contre les Haïtiens. Ainsi, la région est de la RD, notamment Higuey et Neiba d’abord, ensuite tout le reste du pays s’étaient soulevés contre les migrants haïtiens. En 2006, à Haina, banlieue sud de la capitale dominicaine, quatre (4) jeunes Haïtiens ont été brûlés vifs alors qu’ils revenaient de travail. Trois ans plus tard, soit en mai 2009, à Herrera, non loin de la capitale de la RD, Carlo Nérilus, un ressortissant haïtien, a été décapité en pleine rue par des Dominicains devant une foule en liesse.
En outre, Juliana Deguis Pierre, une Dominicaine d’origine haïtienne de vingt-neuf ans, avait fait une demande de carte d’identité à la Junte centrale électorale. L’état civil dominicain lui avait refusé, sous prétexte qu’elle n’a pas un nom dominicain. Après le recours en justice de Juliana, les autorités judiciaires de la RD avaient réagi.
En effet, le 23 septembre 2013, la plus haute Cour de justice de la République dominicaine, par l’arrêté 168-13, a décidé de rendre apatrides tous les Dominicains d'ascendance étrangère. Alors que 86% des personnes touchées par cette décision inique sont d’origine haïtienne. Plusieurs secteurs ont élevé la voix pour dénoncer cette infâme sentence qui ne cesse de défrayer la chronique. Si pour certains elle a un caractère raciste et xénophobe ; d’autres la qualifient de génocide civil. De plus, elle a provoqué de vives réactions parmi diverses organisations nationales et internationales de défense des droits humains qui exigent aux autorités dominicaines de retourner sur cette honteuse décision.
Comment peut-on comprendre ces actions ? Quels secteurs politique et idéologique en seraient à l’origine ? Comment pourrait-on comprendre la position de l’élite haïtienne face à ces situations ? Pour certains, elles sont liées à une remontée de l’anti-haïtianisme militant prôné par le néonationalisme dominicain. Ce courant idéologique, dit-on, est très agressif et hostile aux Haïtiens. Pendant qu’il promeut la dominicanité, il sensibilise ardemment les Dominicains au rejet des Haïtiens.
Vers la récidive des actes des Dominicains
Récemment, l’assassinat d’un couple dominicain dans la localité de Neiba, zone Petaca, au sud de la R D, a versé de l’huile sur le feu. Cela a provoqué plusieurs vagues de rapatriements massifs. Dans moins de deux semaines, plus de quatre cent cinquante (450) Haïtiens (hommes, femmes, enfants et nouveau-nés) étaient expulsés, de gré ou de force, par les autorités dominicaines. Sans compter ceux qui ont péri à la suite de cet incident.
Face à cette situation révoltante, les autorités haïtiennes ne se sont pas prononcées de manière officielle. On dirait que cela avait mis de l’huile au moteur de la propagande. Des mesures sérieuses ne sont pas encore annoncées pour éviter le pire. Quelle est la responsabilité des deux Etats devant cette délirante situation? Comment Haïti entend gérer son rapport avec son 2e partenaire commercial ? Est-ce que les deux républiques vont plonger dans une perpétuelle confrontation ?
Si depuis le massacre de Trujillo, l’Etat haïtien n’a jamais pris des mesures sérieuses pour éviter les dérives, pour protéger ses ressortissants, quelle en serait alors la responsabilité de l’élite haïtienne?
Haïti et la République dominicaine, quel rapport ?
Dans l’intervalle, des intellectuels, artistes, professionnels, observateurs, des secteurs de la société civile et certains responsables de l’État en Haïti, en signe de protestation, se sont montrés favorables au boycottage des produits dominicains sur le marché haïtien. Il faut aussi signaler que, malgré ces menaces, les deux pays n’ont apparemment pas de problèmes, donc ne sont pas en situation de guerre. L’événement récent survenu en république voisine serait pourtant l’occasion de questionner les rapports entre les deux pays ? Comment entendent-ils travailler pour créer une relation de convivialité ? C’est dans cette perspective que SJM-Haïti pose certaines questions qui entendent mettre les autorités des deux pays face à leur responsabilité respective.
Peut-on croire qu’Haïti est condamnée à être victime de tous les malheurs du monde ? Peut-on croire qu’elle va s’effondrer dans le chaos ? Peut-on croire que la diplomatie haïtienne va davantage s’affaiblir? Peut-on croire que des mesures ne doivent pas être prises afin que le pays puisse recouvrer sa souveraineté et son autonomie? Enfin, peut-on croire qu’on est proche d’une nouvelle épuration ethnique ?
Toutes ces interrogations appellent à la responsabilité.
Le SJM-Haïti pense qu’il est de la responsabilité de l’État haïtien de mettre en place une politique migratoire visant à faire respecter les droits de ses ressortissants à travers le monde, plus précisément en RD. Il est également de sa responsabilité de garantir le bien-être de ses fils et filles afin de diminuer le flux migratoire des Haïtiens vers d’autres pays, en quête d’une vie meilleure.
L’État haïtien doit avant tout s’engager dans le renforcement de sa diplomatie et aussi dans une dynamique de production et de création de richesses pouvant favoriser les conditions matérielles d’existence minimales de la population. Qu’il s’engage aussi dans une politique du respect des droits de tous les Haïtiens, sans distinction aucune !
En somme, il est de la responsabilité de l’État dominicain de prendre des mesures adéquates face à la violence récurrente contre les migrants haïtiens sur son territoire. Car c’est une situation qui représente un véritable obstacle au respect des droits de l’homme. Si rien n’est fait, donc on peut s’attendre au pire !
Commentaires
Aucun commentaire pour le moment. Soyez le premier à réagir.