Par Alin Louis Hall
Selon Moreau de Saint-Méry, « avant 1666, des boucaniers français vinrent chasser dans la petite île que l'étonnante multiplication des vaches avait fait appeler l'Ile-à-Vache et la plaine opposée fut nommée, par eux, la grande terre de l'Ile-à-Vache. Quelques-uns de ces boucaniers s'arrêtèrent dans cette plaine, et Bertrand d'Ogeron sollicitait le ministre, le 20 janvier 1666, de faire un établissement de 200 ou 300 hommes, vis-à-vis de l'Ile-à-Vache et d'ordonner qu'on ouvrît, de là, un chemin jusqu'au Cul-de-Sac ». Avec le temps, du sommet des montagnes de l’Ile-à-Vache, les boucaniers adoptèrent une appellation beaucoup plus descriptive. En raison des nombreux îlots rocailleux ou récifs coralliens de la rade communément appelés « Cayes » et, surtout du fait qu’en certains points cette grande étendue soit en dessous du niveau de la mer, ils la nommèrent la Plaine-du-Fond des Cayes.
Dans le numéro du 11 novembre 2013 du journal Le Nouvelliste, le chroniqueur de la section économique Dieudonné Joachim relaie les dernières déclarations de Stéphanie Balmir Villedrouin, ministre du Tourisme : « Nous ne voulons pas que les touristes qui visitent l’Ile-à-Vache restent uniquement dans les hôtels.» « Pour elle, l’attrait de l’île est à vendre », commente le journaliste. « Nous allons emmener les touristes dans divers endroits et même sur la grande terre. Gelée, les grottes de Port-à-Piment, de Port-Salut et profiter d’autres attractions qui ne sont pas disponibles sur l’île. »
Au-delà du fait que la ville des Cayes et l’Ile-à-Vache soient regroupées en une même circonscription, il devient trop aisé de spéculer sur les raisons inavouées et inavouables des plans cités plus haut qui ne prévoient même pas un système de transport moderne reliant les deux communes pour le bonheur des touristes haïtiens et étrangers d’une part, des insulaires et des Cayens, d’autre part. Quant aux débarcadères, le silence des autorités parle avec éloquence. Un autre chapitre de la négation de la création d’emplois.
Déjà, il y a 25 ans, l’organisation du premier « Festival de Gelée » lançait un message sans équivoque en faisant d’un coup d’essai un coup de maître. Plus qu’une simple manifestation estivale pour célébrer la patronale, l’objectif était de rivaliser avec le « Reggae Sunsplash » de la Jamaïque. Forte de ses ambitions caribéennes, la ville rééditât l’exploit l’année suivante. Pendant cinq jours, sans arrêt, le soleil, la mer, la musique, le sport de plage et la gastronomie locale. Depuis lors, la tradition continue malgré la perversion de l’idée originale que nous dénonçons aujourd’hui. Tant bien que mal, le festival bat ses propres records d’affluence, année après année, sur l’habitation qui a vu naître le grand ornithologue John James Audubon.
Dans le contexte du tourisme balnéaire, la longueur d’avance de la Caraïbe invite à une robuste réflexion. Mieux connue comme le repère du fameux pirate Henri Morgan et pour les hauts faits de la flibusterie caribéenne, l’Ile-à-Vache représente le cas unique de la première tentative de colonisation afro-américaine. En fait, avant la création du Liberia, le premier test de peuplement afro-américain fut l’initiative de Bernard Kock en 1863, après la Proclamation de l’émancipation.
Abraham Lincoln des États-Unis et Guillaume Fabre Nicolas Geffrard d’Haïti, deux présidents aux objectifs complémentaires, avalisèrent le plan de Kock pour une colonie de 5 000 Afro-Américains. Kock avait des plans nobles de construction d'écoles, d’églises et d’infrastructures sanitaires. Il voulait même instituer le partage des bénéfices avec les travailleurs noirs. Le gouvernement haïtien prendra les mesures pour inciter les agriculteurs afro-américains à devenir citoyens haïtiens ou propriétaires terriens. Il importe de rappeler que le gouvernement de Geffrard, en apprenant l’échec de la tentative de l’abolitionniste John Brown, décréta une semaine de deuil national. Le 16 octobre 1859, Brown et ses acolytes s’emparèrent du dépôt d’armes et de munitions de Harpers Ferry, petite ville de l’État de Virginie. Le raid fut réprimé dans le sang et John Brown pendu. Une artère de la capitale haïtienne (Lalue) porte son nom. Un autre grand abolitionniste, supporteur de la cause haïtienne, sera honoré. L’avenue Charles Sumner, une autre artère de la capitale haïtienne, salue la mémoire du sénateur républicain.
Abandonné par Wall Street, Kock ne put jamais matérialiser ses nobles objectifs. Une dernière fois, Il visita l’île en décembre 1863 et trouva les travailleurs démoralisés. «Beaucoup d'entre eux étaient devenus réellement fous, sous l'influence d'une certaine dévotion religieuse, à laquelle ils s’étaient abandonnés » , une référence voilée au vaudou. Le 22 décembre 1863, le président Lincoln dépêcha un bateau pour rapatrier le reste des travailleurs noirs. A l’heure où la société haïtienne s’accommode de la vision du pire, il est trop facile de spéculer sur l’échec de l’entrepreneur opportuniste Bernard Kock. Il n’en demeure pas moins que l’Ile-à-Vache doit embrasser l’héritage d’avoir été la première destination des Afro-Américains.
Parmi les propositions que nous avançons, il y a la création de la Maison Audubon à Gelée. D’égale importance, la restauration de l’œuvre de Jean-Louis François , le fort Bonnet-Carré, surplombant la ville d’Aquin et du fort Olivier surveillant la baie de Saint-Louis du Sud. Quant à la ville des Cayes, elle bénéficierait énormément de la réhabilitation des maisons de Jeanne Bouvil et de Joseph Downie. Ces deux derniers sites peuvent constituer les deux étapes de la « Peregrinación de Los Cayos » . La première maison, sise au no 80 de la rue Simon Bolivar, - qu’on pourrait baptiser « la Casa de Venezuela - représente l’emplacement exact du couronnement du « Libertador » comme chef suprême tandis qu’il logea à la deuxième. Cette dernière se trouve en face de la stèle de Nicolas Geffrard sur la place d’armes des Cayes où l’écho des voix des patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade résonne encore. Il faut rappeler que Bolivar et ses compagnons furent également les hôtes du général Jérôme Maximilien Borgella , sur son habitation, à Custine (Cavaillon).
« Sur fond de mutinerie, le Commodore Louis Michel Aury ouvertement planifiait une opération sur le Mexique au détriment de la cause vénézuélienne. L’influence de la société cayenne de l’époque était indispensable pour ramener l’union et la concorde. Le général Marion neutralisera la tentative de Louis Michel Aury en signifiant aux mutins qu’il ne reconnaitrait que l’autorité de Simon Bolivar. Dès lors, les patriotes du Venezuela et de la Nouvelle Grenade se rallièrent à l’autorité suprême du général Simon Bolivar. Pour la première fois, il obtint l’autorité suprême et l’unité de commandement. Ainsi, par le jeu des circonstances historico-politiques, la ville des Cayes a fait naître le bolivarisme et l'a porté ensuite sur les fonts baptismaux. L'histoire a retenu que le bolivarisme est parti d'une réunion entre le général Bolivar et les membres de l'état-major de l'armée expéditionnaire, tenue dans la maison de la citoyenne cayenne Jeanne Bouvil, située, jusqu'à présent, au no 80 de la rue Simon Bolivar de cette ville. De cette rencontre est sortie, après un large consensus, l'intronisation du général Bolivar comme commandant en chef de l'armée des insurgés aux cris de « Viva la patria !». Dès lors, l'unité de commandement attribué au général Bolivar lui permet d'avoir la marge de manœuvre suffisante pour asseoir son autorité, faire passer ses vues stratégiques, militaires et politiques, sa vision de la lutte, sa philosophie de la révolution et ses conceptions de la structure politico-institutionnelle des futurs États libérés. Donc la mise en forme définitive de la doctrine, en l'occurrence le bolivarisme, qui porte son nom. »
La ville des Cayes bénéficierait également de son statut de capitale mondiale du vétiver. « Malgré la réduction enregistrée dans la production d’huiles essentielles, ce secteur apporte environ 11 millions de dollars l’an et il occupe la 2e place dans l’économie du pays. Notons que le Sud est le premier département producteur d’huiles essentielles à base de vétiver. » Sans investissements directs étrangers et sans assistance de l’État. En l’occurrence, les usines d’huiles essentielles représentent des escales incontournables aussi bien que le Jardin botanique des Cayes et le parc Macaya, d’une part, et la plongée de mémoire du Camp-Gérard et de la Citadelle des Platons, d’autre part. L’entrevue du Camp-Gérard entre Dessalines et Geffrard symbolise la réconciliation, la dynamique unitaire et l’unité fragile qui déboucheront sur le 1er janvier 1804. La Citadelle des Platons est un puissant témoignage de la volonté de renoncer à jamais à l’ancienne métropole. Pour la défense du nouvel État, le 9 avril 1804, le gouverneur général à vie Jean-Jacques Dessalines avait signé une ordonnance aux généraux divisionnaires et commandants de département pour l’érection de 18 ouvrages, fortifiés dont deux citadelles. L’œuvre de Nicolas Geffrard veille jusqu’à présent sur la Plaine-du-Fond des Cayes. Lors de la deuxième scission, elle ravitailla en munitions Septimus Rameau installé au Camp-Bourdet pour défendre la ville contre les bombardements des mercenaires étrangers engagés par Sylvain Salnave.
A ne pas négliger non plus l’œuvre de Laurent Férou qui surplombe Jérémie, la cité des poètes, et la rivière de la Grand-Anse. Selon Moreau de Saint-Méry, construit sur les vestiges de l’ancienne maison du capitaine Marfranc, officier français de la première compagnie de gendarmes qui servit également sous les ordres du général polonais Wladyslaw Jablonowski, le fort Marfranc s’étend également sur l’emplacement d’anciennes cases d’esclaves. Jadis cité coloniale prospère, Jérémie est l’un des meilleurs exemples de la déchéance de la splendeur passée des villes méridionales. Pourtant, au même titre que l’Anse-à-Veau, Aquin, Jacmel, Petit-Goâve, Léogâne, Miragoâne et Les Cayes, les autres grandes victimes du « rétrogradage » programmé, le patrimoine architectural est remarquable : anciennes maisons de négoce bâties en pierre, en brique, en bois, d'autres encore à structure métallique apparente, de l'époque française ou postcoloniale, toute une trame urbaine magnifique. Au centre de la « cité des poètes », place des trois Dumas, on n'a pas oublié l'enfant du pays. Le buste du général républicain Thomas-Alexandre Dumas-Davy de la Pailleterie (1762-1806) rappelle à la postérité la brillante et fulgurante carrière militaire du général de division sous la Révolution. En sept ans, il passa de simple soldat à général. Fils d'un aristocrate français, Alexandre Davy de La Pailleterie, installé à Saint-Domingue, et d'une esclave noire Louise Marie-Césette Dumas, il se caractérisa par sa force exceptionnelle et son courage. Ici, laissons parler son fils Alexandre Dumas, l’auteur de « Les Trois Mousquetaires » dans «Mes Mémoires», au chapitre II :
« Je ne sais quelle brouille de cour ou quel projet de spéculation détermina mon grand-père à quitter la France, vers 1760, à vendre sa propriété et à s'en aller fonder une habitation à Saint-Domingue. En conséquence de cette détermination, il avait acheté une immense étendue de terrain, située vers la pointe occidentale de l'île, près du cap Rose, et connue sous le nom de la Guinodée, au Trou-Jérémie. C'est là que mon père naquit de Louise-Cessette Dumas, et du marquis de la Pailleterie, le 25 mars 1762. Le marquis de la Pailleterie avait alors cinquante-deux ans, étant né en 1710.
Les yeux de mon père s'ouvrirent dans la plus belle partie de cette île magnifique, reine du golfe où elle est située, et dont l'air est si pur, qu'aucun reptile venimeux n'y saurait vivre. »
(à suivre)
Alin Louis Hall
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