Les faits de la vie quotidienne ponctuant le rythme d’une société à un moment donné de son histoire sont très révélateurs. Pour peu qu’on y soit vraiment attentif, ils peuvent être institués en indicateurs très parlants susceptibles d’être mobilisés pour une analyse théorique et scientifique. En ce sens, le traitement spectaculaire des scènes de viol et des cas de pédophilie en Haïti montre quelque chose qui ne devrait pas être pris à la légère ni banalisé : comment une société peut-elle être si friande de spectacles au point de mettre sa propre agonie en spectacle ?
Il est vrai que certains sont révoltés en voyant l’exposition du corps saccagé et avili d’une fillette de 14 ans à côté de son bourreau nu comme un ver de terre. Il est vrai aussi que la honte est jetée sur son école, sa famille, voire les filles de son quartier. On peut toujours dire, à tort ou à raison, que s’il ne s’agissait pas d’une fillette née d’un individu lambda face à un pédophile X, ils ne seraient pas exposés ainsi. Les pédophiles en herbe peuvent affirmer qu’elle a déjà eu des relations sexuelles avec son bourreau à trois reprises par souci d’embellir l’horreur qui caractérise cette affaire. Tout cela est facilement compréhensible. On les pense sans doute. Mon souci ici n’est pas de faire la synthèse de ce que On pense et dit du spectacle de la violation et de la dislocation de la jeunesse d’une écolière de 14 ans. Ce qui m’intéresse est de comprendre les raisons pour lesquelles une société en vient à se transformer en société du spectacle. Comment une société doit-elle accueillir le drame susceptible d’éclipser l’étoile d’une adolescente de 14 petites années ponctuées sans doute déjà d’une souffrance indicible ?
Certains peuvent dire haut et fort que «ti fi a gen vis» à la manière du Colonel Cadet Jacques, le personnage de Justin Lhérisson dans Zoune chez sa Ninnaine. Mais pourquoi la mise en spectacle la condamne à une mort sociale éventuelle de la même manière que son bourreau ? La mort sociale n’est pas le verdict d’un tribunal. Elle est au contraire l’expression du traitement public de sa jeunesse volée/violée et bafouée par un pédophile qui devrait être pris en charge par des spécialistes. C’est que la mise en spectacle produit, c’est banalement le doublement de sa souffrance et de sa condamnation par sa banalité même. La banalité ici est lisible dans les discours de celles et ceux qui réprouvent l’acte. Elle est aussi présente dans les images postées sur le net, multipliant ainsi les effets de la double condamnation. Les photographies des journalistes incompétents, le regard des magistrats et des policiers plantant le décor de la scène spéculaire, la foule qui grossit au fur et à mesure à la vitesse de teledjòl, montrent à quel point le désir de spectacle enveloppe la capacité à juger. Les effets de cette scène sont en fait multiples. Personne ne sait à quel point ils seront dévastateurs et ravageurs pour le corps troué.
Conscience malheureuse et corps troué
Dans cette perspective, la conscience ne peut que sombrer dans l’autocondamnation et l’autoflagellation comme conscience malheureuse. Contrainte de se regarder via l’effet spéculaire de son drame dont le traitement par la mise en scène exprime l’état de la société haïtienne, la conscience malheureuse ici revit son drame en le dramatisant davantage jusqu’à l’autopunition mortifère. Elle ne se manifeste pas ici fondamentalement sous la forme du regret, remord et du repentir, mais arrache au fur et à mesure l’individu de la compagnie des autres. Dans la contrainte qu’elle exerce sur le sujet en obscurcissant l’horizon de tout rapport à soi et à l’autre, elle peut provoquer la perte du monde.
En oubliant que la conscience malheureuse fait miroiter les effets du drame, on oublie aussi qu’elle peut rendre le sujet opaque à lui-même. « En tant que structure duelle, la conscience malheureuse se prend elle-même pour objet de mépris, écrira Judith Butler en commentant Hegel dans La vie psychique du pouvoir». C’est le mépris de soi qu’elle risque de laisser en héritage à la petite fille. Les conséquences les plus désastreuses d’une telle expérience découlent de l’incapacité par l’impossible dédoublement de la conscience qui n’arrive pas à identifier hors de soi le vrai responsable. Concrètement, la fillette peut se demander silencieusement si ses parents ne sont pas ses vrais bourreaux. Elle peut osciller entre la tentation à responsabiliser tous les regards qui font semblant de partager sa souffrance alors qu’ils l’augmentent démesurément et l’homme de 48 ans qui fait sauter en éclat sa jeunesse déjà fragilisée.
Il n’est pas interdit de penser que son corps soit hanté à jamais par l’image de son bourreau. Mais il est tout aussi possible d’imaginer qu’elle ait su trouver une certaine jouissance perverse dans l’instantanéité répétitive de l’acte sexuel. Autrement dit, pour avoir été prise par un homme à 4 reprises, l’adolescente est devenue complice de son silence. Dans ce cas, comment retrouver le lien intime nécessaire avec son corps lorsqu’il a été violé?Comment ne pas devenir l’ennemi intime de soi-même après un tel spectacle ? La perte de l’intimité de son corps peut provoquer le goût de la pénitence comme s’il s’agissait de détruire la part désirante du corps comme objet de fantasme sexuel.
Ce corps même que le spectacle transforme désormais en corps où viennent se greffer le regard des autres et le doublement de la souffrance que provoque le traitement public de son drame. La hantise à l’extraire hors de soi est l’illusion dans laquelle se fourvoie la conscience malheureuse. Elle tente de désavouer le corps qui lui renvoie son image défigurée et malsaine. Elle fait comme si elle pouvait avoir une vie propre séparée des conditions matérielles d’existence dans lesquelles sa véritable identité est logée. Elle observe et constate son impuissance à s’instituer en tribunal d’elle-même au point d’être livrée à la fantaisie du regard des autres. Le pire de tout cela, c’est qu’elle risque de transférer son incapacité sur l’indifférence de la société. À cette illusion, on objectera avec les auteurs de l’Idéologie allemande que «Mon rapport à mon environnement est ma conscience.» Ce qui permet de comprendre autrement les problèmes que pose la question de la conscience malheureuse.
Elle établie alors un effet de miroir entre son impuissance et l’indifférence d’une société dans laquelle tant de jeunes sont dépouillés du droit de rêver leurs rêves. Une société qui n’accueille pas le désir humain de s’ouvrir sur les mondes possibles, une société qui consume et éclipse les rêves intimes et de grandeur, est une société qui tue et banalise la vie.
Il n’est pas impossible que le désir effréné d’exposer le corps dans sa nudité lors des actes d’homosexualité ou de pédophilie soit dû à des comportements sexuels dont il faudrait faire l’analyse. Qui sait si celui qui rend possible cette mise en spectacle n’est pas un pédophile ou un homosexuel qui s’ignore ? Car il se pourrait bien qu’il jouisse dans le simple geste de voir le sexe du coupable. Il est probable aussi qu’il soit un complice imaginaire du pédophile en continuant le viol par l’exposition même du sexe de l’homme dont il est jaloux. Des deux côtés, le pédophile ainsi que l’homosexuel qui s’ignorent savourent la jouissance dont ils sont privés. Il ne s’agit pas d’un jugement moral sur/contre l’homosexualité ni de stigmatiser les pratiques sexuelles de quiconque, mais de tenter de comprendre le sens d’une pratique de mise en scène spectaculaire. Pourquoi doit-on amener au tribunal tout nu un prêtre accusé de pédophilie, pris en flagrant délit comme s’il s’agissait de lui demander de rejouer la scène sexuelle que le tribunal et la société condamnent pourtant ?
C’est qu’il y a en réalité un rapport spéculaire entre une telle scène et la peine déjà prononcée.
Mise en scène spéculaire et peine
Les lecteurs de Surveiller et punir : naissance de la prison de Michel Foucault savent à quel point la nouvelle économie de la peine inaugurée avec la naissance de la prison institue un rapport radicalement nouveau avec le condamné ainsi que son corps. C’est qui disparaît entre autres, c’est bel et bien la mise en spectacle de son corps à laquelle était conviée la foule comme si elle était la signataire du verdict. La naissance de la prison cible et prend en charge quelque chose de nouveau chez le condamné dont le corps n’est plus un objet à détruire. Ce qui n’est pas sans rapport avec la naissance de la biopolitique.
En étant attentif au traitement spontané des scènes de viol, de vol et d’arrestation ayant un fort écho médiatique, on peut constater une mise en spectacle du corps de l’accusé-condamné. Tout se passe comme si le verdict doit être prononcé en dehors de tout tribunal en rendant plus difficile la réinsertion sociale de l’accusé. L’accusé est coupable avant tout non pas pour avoir commis tel ou tel acte illicite et répréhensible, mais surtout pour avoir été accusé.
L’accusation est déjà sa culpabilité. Ce que montre toute cette rhétorique publicitaire de mise en scène qui ne distingue ni bourreau, ni victime, ni accuse, ni coupable ou condamné, c’est l’effet spéculaire de son rapport avec une logique sociale globale. On devrait se demander s’il n’y a pas une espèce de carnavalisation toute particulière par laquelle la société met en spectacle ses drames, ses faits divers et sa propre agonie. Mais le problème, c’est que cette carnavalisation ou, pour être plus coherent, cette mise en scène constante ne peut pas évacuer la banalité par laquelle elle se manifeste. Parce que la banalité se nourrit d’indifférence, parce que celle-ci devient au fur et à mesure le lieu où la société parle d’elle-même, ses effets sont comme une scène spéculaire dans laquelle se réfléchit ce qui est sous-jacent : le drame d’une société tiraillée entre ses exigences juridiques de majorer la vie et ses pratiques séculaires de sa banalisation.
Que le cas du viol d’une petite lycéenne anonyme soit un échantillon de ce spectacle de banalisation qui passe par la mise en scène spéculaire, les conditions de possibilités de compréhension de quelques boucles de cette logique profonde reste encore à penser. Saisir ses ramifications lointaines reste aussi une question pendante. Ce sont là des interrogations préalables permettant de faire surgir de nouvelles modalités pour qu’Haïti parle autrement d’elle-même afin de sortir du cycle de la banalité et de l’indifférence comme spectacle spéculaire.
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