Port-au-Prince, Haïti
Cher ami,
Je m’excuse du retard que j’ai mis à te répondre. La raison est simple: c’est que quand l’esprit est tendu, l’on doit le détendre pour le retendre. Aussi, ai-je dû passer le week-end à Orlando et c’est seulement ce matin que j’ai pu lire ton texte qui m’a procuré beaucoup de plaisir. Une fois de plus, tu as témoigné d’un grand esprit et d’un immense talent, qui t’expose à l’envie et à la rancœur de cette société d’infanticide.
Tu me demandes mon avis, vieux frère. Il est inclus dans la spontanéité de mes félicitations sauf ma crainte que tu ne deviennes cette inutile Cassandre dont les avertissements ont toujours été dédaignés .
Je n’aimerais pas m’aventurer dans des conjectures autour de ce qu’il est convenu d’appeler “l’affaire haïtiano-dominicaine” dont je ne maîtrise pas les tenants et les aboutissants. Hannah Arendt disait “qu’il ne faut jamais penser hors du monde”. Peut-être, est-ce l’excès de patriotisme en moi qui m’empêche de comprendre l’indifférence apparente de notre gouvernement?
Ma préoccupation, cher ami, est manifeste et douloureuse à l’idée de la détresse de ces hommes et femmes prêts à tout pour échapper à l’enfer qu’est devenu notre pays, ce pays qui incarne la misère du monde. Notre génération est désormais face à ses responsabilités historiques et se doit de peser les solutions qui s’imposent. Elles doivent s’inspirer du courage basé sur le legs ancestral tout en proposant des changements salutaires vers l’orientation d’ un destin commun. Le peuple attend de nos élites une protection plus efficace, moins de dogmatisme libéral et plus de pragmatisme politique.
Il y a autour de nous des ignominies qu’un éclair de la raison devait pouvoir balayer dont notre passivité nous entraîne dans les abîmes de la déraison. Car, quand la presse dominicaine parle d’invasion haïtienne, elle alimente le ferment de cette haine viscérale du Dominicain vis-à-vis de l’Haïtien égaré dans les aléas du nomadisme. Ce qui peut conduire à une réédition des vêpres de 1937 , mais cette fois, avec la participation masquée du gouvernement dominicain.
L’ heure est donc, cher ami, sinon à la crainte du moins à la réflexion profonde en vue d’une mutation radicale qui replace Haïti dans son destin d’héroïsme et de grandeur. Car, pour répéter le Dr Volvick Rémy Joseph:” Haïti veut vivre, Haïti doit vivre”. Si nous voulons que nos concitoyens reprennent confiance, nous devons faire preuve de créativité pour définir les contours de notre souveraineté confisquée, associant nos droits et nos libertés.
Dans ce monde dominé par le rapport de forces , nous devons reprendre l’offensive. Le véritable défi, c’est de nous mettre à penser ensemble, de mutualiser nos atouts en conjuguant nos efforts, de défendre surtout les valeurs fondamentales que sont la dignité de la personne humaine, le respect des libertés individuelles. Voilà les défis prioritaires de notre génération. Défis qui nécessitent une masse critique et une capacité de penser l’intérêt général qui ne saurait se résumer au plus petit dénominateur commun des hommes du pouvoir.
Dans ce pays, où à la faveur de cette guerre contre l’intelligence, n’importe quoi s’improvise n’importe qui. Tout le monde a des idées, du talent ou croit en avoir. Et le sommet de la bêtise est atteint! Aujourd’hui, je me suis un peu plus pénété de cette pensée qui me presse comme un aiguillon : l’ignorance, un mal à combattre dans son principe comme dans ses conséquences. Ce qui frappe, c’est la passivité qui prend nom d’indifférence, de légèreté, voire d’engourdissement des intelligences et des sensibilités que provoque ce drame inédit sinon par sa forme du moins par son ampleur. Voilà ce qu’il faudra avoir à l’esprit, le jour, que j’espère proche, où l’on se décidera à prendre le problème haïtien à bras-le-corps.
Salutations fraternelles et que la fin d’année vous soit légère même quand le cœur ne peut pas être à la fête !
Miami, le 23 Décembre 2013
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