Je viens de fermer journaux et revues, éteindre ordinateur et tablette, reprogrammer récepteur et téléviseur, pour être seul à comprendre et apprécier à ma manière cette nouvelle qui "bouge tout autour de moi": l'élection de Dany LAFERRIÈRE à l'Académie française. Dany n'est pas de ma promotion, même s'il est un aîné de ma génération. Il est né la même année que mon frère Camille dont il fut le condisciple dès les classes enfantines à l'école du Sacré-Coeur des Frères de l'instruction chrétienne (FIC) de Petit-Goâve. Mais pour avoir été le bon ami et le condisciple de son cousin Yves Gandhi Girault -c'est Dany qui, il y a quelques mois, m'a informé de son départ anticipé pour l'au-delà à un moment où j'essayais de regrouper les éléments de ma promotion grandis à l'ombre des flamboyants de la cour de l'école, sous les soutanes des frères Melaine, Cécilius, Hubert et Joseph et au rythme de la baguette artistique des professeurs Nissage et Maurice David- pour avoir fréquenté le forum de chaque après-midi des aînés sur la galerie de l'école du professeur Magloire, mieux connu sous le pseudo de "Me. Gway", pour avoir humé l'odeur du café de grann Da et de manmie Marie avec ma maman qui elle-même y goûtait à la rue Lamarre et vu Dany au milieu de ces grandes dames de la famille: Renée, Gilberte, Ninine, pour avoir été dans toutes les activités culturelles de tante Carme et tante Polonne. J'ai grandi aussi avec beaucoup de souvenirs de Dany. C'était l'époque où, dans chaque rue de la ville, il y avait un club littéraire, une cour où l'on faisait du théâtre, où jeunes et moins jeunes, filles et garçons, de la Hatte (Portail) à l'avenue Simmons (Petite-Guinée), du Warf à Fort-liberté, essayaient de porter un démenti à ce verdict de l'historien Moreau de Saint.-Méry qui aurait dit que "Petit-Goâve est le tombeau des arts et des sciences". Lorsque Dany est parti pour le Canada en 1976, après la mort de Gasner Raymond, c'était un coup dur pour Petit-Goâve qui venait de perdre un autre intérêt pour courir chaque fin de semaine après l'hebdomadaire de Fontamara de Dieudonné Fardin, "Le Petit Samedi Soir" qui hébergeait la succulente plume de Dany. Je me rappelle aussi quelques articles culturels de Dany dans les colonnes de Le Nouvelliste au cours de la même période. Coïncidence ou conséquence: une frénésie culturelle et journalistique traversait la cité soulouquoise et pointait une génération de jeunes correspondants pour les médias de Port-Au-Prince: Myrtho Bonhomme, Édouard Jules, Montigène Sincère, Yves Cajuste... Moins de 10 ans après son exil ajouté à celui de son père qui alimentait "les croix de sa mère sur chaque jour du calendrier Esso passé sans le voir" (L'énigme du Retour"), Dany nous a gratifiés de son roman qui allait ouvrir la vanne et faire de lui un centre universel d'intérêt intellectuel. Certains critiques doivent leur audience à la discordance de leur voix dans le concert dithyrambique autour de l'homme. Son œuvre prolifique et variée le recommande partout. Voilà pourquoi, très tôt, j'ai dit que Dany honore davantage par sa présence les lieux les plus honorés et rend honorables ceux qui ne l'étaient pas encore ou ne le seraient jamais. C'est pourquoi aussi, aujourd'hui, je dis que si l' "intronisation" de Dany à l'Académie française constitue un honneur pour Petit-Goâve en tant que l'ange du nouvel "immortel", fils digne du sang de son père, intellectuel racé et fin homme politique, Windsor K. Laferrière. Un honneur pour Haïti qu'on ne cesse de présenter comme le pays le plus pauvre et possédant le taux le plus élevé d'analphabètes de l'hémisphère occidental et qui pourtant étonne par sa literature (quel contraste!), un honneur pour les écrivains haïtiens qui s'imposent de plus en plus comme les vrais ambassadeurs du pays, un honneur pour le Québec qui doit se sentir fier d'avoir ouvert ses portes aux intellectuels haïtiens pour créer ses Lettres. C'est aussi et surtout un honneur pour l'Académie française, créée en 1635, 50 ans avant le fameux Code noir, année où en Haïti, à l'époque, colonie française sous le nom de Saint-Domingue, la France renforçait les structures esclavagistes dans ses colonies, selon le professeur Bernard Moitt dans son ouvrage "Women and slavery in the French Antilles (1635-1848)", d'avoir en son sein, à la Coupole, dans l'Hexagone, un Haïtien, un enfant de ce pays où la langue française s'est "rembrunie", s'est enrichie tout naturellement à un moment où, malgré les bruits et les ambitions de la francophonie, l'institution reste bloquée avec un neuvième dictionnaire à publier après trois siècles d'existence, où la langue française telle que protégée par l'Institution chargée officiellement de sa nomenclature, de son orthographe et de ses règles de grammaire pour son bon usage ne fait que perdre du terrain face à d'autres langues plus ouvertes et plus dynamiques. Aucun espoir n'était permis pour les enfants des colonies, comme l'a si bien décrit la jeune activiste togolaise Farida Nabourema dans sa réponse à Marion Maréchal Le Pen, députée du Front national. Il vient de loin, Dany, de cette colonie qui n'a fait du français de France qu'un patrimoine culturel, qui a fait son français, mieux encore de cette ville, Petit-Goâve, condamnée par un historien français, colon créole, propriétaire d'esclaves, Médéric Louis Elie Moreau de St- Méry, à être " le tombeau des arts et des sciences". > > L'histoire de l'Académie française ne fait pas toujours d'elle cette institution qui honore ceux qui y rentrent. Au contraire, il lui arrive souvent de chercher des hommes et des femmes qui lui feront retrouver ou qui feront son honneur. "Association au titre ridicule", " Tribu des 40 mâles", "compagnie de beaux esprits", « royaume des lettrés, titrés, mitrés », «assemblée de vieux gâteux fatigués », « morgue du langage, la police du dictionnaire », autant d'appellations qui ne font pas honneur à l'Académie française et qui remettent en question son importance et sa place dans le monde des arts et des lettres au point d'être évitée par plusieurs hommes de lettres, dont Daniel Pennac, Jean Echenoz, Simon Leys, Le Clézio, Patrick Modiano, Milan Kundera, Pascal Quignard ou Tonino Benacquista. Georges Bernanos a été jusqu'à dire: "Quand je n'aurai plus qu'une paire de fesses pour penser, j'irai l'asseoir à l'Académie." Marcel Aymé a, quant à lui, décliné l'offre de devenir "immortel" en des termes ironiques: "Je ne me sens pas l'étoffe d'un académicien.... Ainsi feriez-vous une piètre acquisition". Tout ceci pour dire que l'Académie française ne fait pas toujours honneur à ceux qui y entrent et même des fois certains auteurs acceptent d'être académiciens rien que pour redorer le blason de l'Institution. Certaines présences aussi à la Coupole sont tout bonnement scandaleuses: des imposteurs, des jouisseurs, des assoiffés de gloire...que sais-je? Certains fauteuils même sont discrédités et évités, d'autres sont réputés hantés. Et puis, il a fallu attendre la fin du XXe siècle, le début des années 80, soit respectivement en 1980 et 1982, pour voir la première femme et le premier Noir siéger à la Coupole. On a vite senti le souffle nouveau qui a redonné vie à la "vieille dame". Dany-le Petit-Goâvien, Dany-l'Haïtien, Dany-le-petit-fils d'anciens esclaves de la colonie française de St.-Domingue élu "Académicien" a l'historique mission de changer "quelque chose" au pays de l'ancien maître, une mission à la fois de démythification et de démystification. Le fauteuil # 2 va être le siège de son 19e locataire entre 1634 et aujourd'hui, de Valentin Conrart, en passant par Toussaint Rose, Louis de Sacy, Montesquieu, Jean-Baptiste Vivien de Châteaubrun, François Jean de Chastellux, Aimar-Charles-Marie de Nicolaï, Nicolas-Louis François de Neufchâteau, Pierre-Antoine Lebrun, Alexandre Dumas fils, André Theuriet, Jean Richepin, Émile Mâle, François Albert-Buisson, Marc Boegner, René de La Croix de Castries, André Frossard, Hector Bianciotti pour arriver à Dany Laferrière, l'auteur de "Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer". Avec et à travers Dany, c'est la littérature haïtienne, toutes périodes confondues, ce sont les écrivains haïtiens de toutes tendances (des éclectiques aux contemporains, en passant par les griots), c'est tout l'art haïtien (du naïf au spiralisme) qui laissent le 41e fictif fauteuil de l'Académie française pour venir s'installer royalement au 2e fauteuil et imprimer officiellement à la langue française et à la francophonie cette chaleur longtemps déjà acquise sous les tropiques. Décembre 2013 Fritz BISSERETH