Par Me Joseph André Gracien JEAN Sans faire de grandes envolées contextuelles et introductives, l’on dira d’entrée de jeu que c’est une initiative louable, le « dialogue Interhaïtien » et qu’il pourrait être profitable au pays en vue de mettre fin à cette «transition qui n’en finit pas » comme principale caractéristique d’une « crise de société ». Une crise de société que vit le peuple haïtien dans toutes ses composantes depuis plus de vingt-cinq année en tant que drame et flux socio-historique après la chute du régime des « Duvalier » le 7 février 1986. Le « dialogue interhaïtien », est qu’un processus socio-historique qui dans une large mesure engage le devenir de la natio. Il est important qu’une large appréhension et compréhension soit dégagée en vue de cerner et comprendre les tours et contours de ce « dialogue interhaïtien » enclenché sous les auspices de la Conférence épiscopale le Jeudi 23 janvier 2014 à l’hôtel Caribe Convention Center, Juvénat, Pétion-Ville, Haïti. Pour aborder ce sujet contextuel et d’actualité, l’approche privilégiée est en quelque sorte académique plutôt qu’analytique, et ceci dans le souci de mieux fournir quelques éléments d’éclaircissement sur l’utilisation de deux concepts, à savoir « dialogue » et « médiation» dont l'usage abusif risque de semer la confusion au sein de la population et même des intellectuelles les plus avisées, car l’on est dans un champ des sciences inexactes, communément appelées « sciences sociales» avec une discipline spécialisée qui fait autorité dans l’enseignement universitaire: «la résolution des conflits» . Cette approche, qui se veut objective, vise également et surtout à permettre aux lecteurs et lectrices de fonder leurs propres jugement et conviction autour de cette question. C’est dans ce sens, que sont définis certains concepts relevant du champ de la « résolution des conflits » et plus spécifiquement le « conflit politique » et ses méthodes résolutives, en particulier la « médiation que privilégie la Conférence épiscopale d’Haïti (CEH). Aussi pour pouvoir bien fonder votre jugement personnel sur la question vous est-il recommandé d’arrêter votre lecture à chaque définition de concepts et notions. Après quoi vous continuerez pour pouvoir comparer votre jugement à celui de l’auteur à travers ses questionnements ou interrogations et analyses. Cerner et comprendre le concept de dialogue Dialogue : Il se définit généralement comme étant la communication le plus souvent verbale entre deux ou plusieurs personnes. Cependant, dans le champ des sciences sociales ou dans une approche globale, c’est une discussion entre personnes, entre partenaires ou adversaires politiques, idéologiques, sociaux, économiques, en vue d'aboutir à un accord. C’est de cette approche que sont dérivés les concepts de « dialogue social » et de «dialogue politique». Dialogue politique : C’est un concept qui s’insère dans le vocabulaire syndical et politique comme processus de résolution d’un conflit, d’un problème à travers la conversation, la discussion, la négociation menée ou entamée avec la volonté commune d’aboutir à une situation acceptable par les deux parties en présence. Il importe de souligner que les deux parties ne se réduisent pas uniquement à deux individus ou deux entités, les deux pouvant vouloir dire plusieurs. Mais c’est la position antagonique que les parties affichent ou défendent qui permet de les diviser en deux pôles de position. Pour éviter toute confusion, l’on parle de préférence des parties en conflit ou en opposition, donc elles peuvent être deux, trois ou plusieurs. Dialogue social: D’une manière générale, le « dialogue social » recouvre tout ce qui favorise la compréhension entre les différentes composantes de la société. Et, selon une définition du Bureau International du travail (BIT), le dialogue social est l’ensemble des procédés visant à mettre en place des mécanismes de concertation, de consultation, de médiation, de gestion de conflit dans lesquels les intérêts de chaque partie sont préservés. Il recouvre à la fois toutes les formes de négociation, de consultation et d’échange d’information entre les représentants des travailleurs et des employeurs sur des questions d’intérêt mutuel liées à la politique économique et sociale. Ainsi, dans une approche globale, on peut considérer que le dialogue social se situe au cœur de l’harmonie sociale et constitue de ce fait un instrument de résolution des conflits sociaux, un outil de recherche de consensus. Quelques considérations d’ordre politique et technique sur le « dialogue interhaïtien » A partir de ces quelques éléments de définition, l’on peut dire que « Le dialogue interhaïtien » entamé depuis le 23 janvier se situe uniquement dans le cadre d’un « dialogue politique » puisqu’il se déroule autour de la Constitution, de la gouvernance et des élections et ce sont les acteurs politiques, spécifiquement les représentants de certains partis politiques, qui y sont invités et y participent. Par contre, les questions sociales et économiques sont écartées alors qu’en marge de ce processus certaines composantes de la société dont les plus vulnérables et victimes de cette crise de société revendiquent leurs droits sociaux et économiques (eau, électricité, travail, éducation, salaires, sécurité). Cette inadéquation de la nature du dialogue, pour ne pas dire cette approche réductionniste, nous invite à nous poser en toute objectivité la question suivante: La Conférence épiscopale d’Haïti entame-t-elle le dialogue politique comme première étape et ensuite le dialogue social comme la seconde en vue de déboucher ver le dialogue national ou la conférence nationale comme processus global et final devant aboutir à un accord ou consensus sur la gouvernance et les orientations socioéconomiques du pays pour les 25, 30 ou 50 années à venir par exemple? Il revient sans nul doute à la CEH de répondre à ce questionnement. Car toute crise de société est vécue comme drame socio-historique affectant toutes les composantes sociétales dans toutes les dimensions de la vie nationale (politiques, sociales, économiques, culturelles, religieuses) et qui est capable de conduire à l’entropie, c’est-à-dire phénomène social conduisant à l’autodestruction. Un phénomène que le peuple haïtien continue de vivre jusqu’à nos jours. Toutefois l’initiative de mettre en œuvre ce dialogue interhaïtien se présente comme opportunité pour un nouveau départ et de la prise en charge de notre destin en main pour ce XXIe siècle. Mais le processus en tant que tel doit être bien compris et ne doit pas être pris au piège de la méritocratie coloniale et postcoloniale, de l’élitisme et du dogme de la pensée libérale pseudo-bourgeoise privilégiant les droits politiques au détriment des droits sociaux, économiques et culturels. Etant donné que le dialogue rentre dans le champ d’une discipline relevant des sciences sociales, donc ayant un objet et des méthodes de conduite et d’aboutissement du processus, qu’il soit politique ou social, le dialogue doit respecter certaines méthodes et règles d’éthique pour ceux et celles ayant le leadership comme facilitateur-trice et/ou médiateur-trice. Car le dialogue comme processus d’aménagement d’un espace interactif démocratique de discussions entre personnes, entre partenaires ou adversaires politiques, idéologiques, sociaux, économiques, en vue d'aboutir à un accord, comprend généralement trois grandes composantes : un savoir-faire, un savoir-être et une maîtrise technique ou savoir. Le savoir-faire concerne les habitudes pour s’exprimer, communiquer, entretenir des relations basées sur le respect, gérer le stress et les pressions, gérer les informations, préparer une négociation, en maîtriser les techniques, parvenir à un avis sur les textes législatifs en matière de choix, de choix politiques, parvenir à un accord. Le savoir-être se mesure par rapport aux attitudes indispensable à adopter pour parvenir à un accord ou des actions ; les sens de l’écoute, le respect de l’autre, le respect de la parole donnée et des règles établies de commun accord avec toutes les parties concernées. Une maîtrise des techniques de prévention et de gestion des conflits, d’un cadre juridique, de négociations collectives et sociaux, la prévoyance politique et sociale, etc… Toutefois l’on doit espérer que les experts et les expertes qui accompagnent la CEH dans cette démarche combien complexe et délicate, sachent et maîtrisent ces quatre principales composantes qui leur permettront d’aboutir aux résultats escomptés. Voyons pour le second concept qui est sur les lèvres de certains acteurs politiques invités à ce dialogue interhaïtien et celles de certains prélats de la CEH : la médiation Cerner et comprendre le concept de « médiation La médiation : Par définition, c’est une procédure sans formalités mais qui suit quant même certaines règles dans laquelle une ou plusieurs personnes sans pouvoir coercitif s’entremettent pour diriger la médiation. Le médiateur ou la médiatrice facilite l’accord qui est formulé par les parties elles-mêmes. Les parties présentent leurs idées et, aidées par le médiateur ou la médiatrice, créent l’accord qui est satisfaisant du point de vue des intérêts de chaque côté. Pour y arriver le médiateur ou la médiatrice doit bien saisir et jouer son rôle avec éthique et professionnalisme dans le domaine. Le rôle du médiateur ou de la médiatrice : Le médiateur ou la médiatrice n’a pas pour fonction de définir un gagnant et un perdant, mais de renouer les fils pour que les parties en présence retrouvent la maîtrise de leur conflit et tentent elles-mêmes d’y rechercher ensemble et apporter une solution faisant des gagnants-gagnants. Pour que le médiateur ou la médiatrice puisse mener à bien le processus, il ou elle doit pouvoir comprendre un facteur indispensable et difficile à cerner par sa complexité: Ll’antagonisme positions / intérêts. Positions : Les parties impliquées dans un conflit ont tendance à penser et à s’exprimer « en position », c’est-à-dire à faire des déclarations ou à formuler des demandes sous forme de solutions. Les positions contiennent souvent des informations incomplètes, des projets non avoués et des « dernières offres ». Négocier ses positions mêne souvent à des impasses ou des compromis, mais rarement à des solutions créatives où chaque partie sort victorieuse. Généralement les positions polarisent. Intérêts : La rhétorique positionnelle fait écran aux intérêts. Un intérêt est plus vaste qu’une proposition et comprend des aspects tels que le besoin, le souci et l’espoir – ce que Fisher et Ury appellent les « motifs silencieux derrière le brouhaha des positions ». Les intérêts peuvent avoir des origines d’ordre essentiel, émotionnel ou de procédure. A ce niveau, on dit généralement que les intérêts rallient Pour pouvoir maîtriser ce facteur dans le processus, le médiateur ou la médiatrice a pour rôle d’éloigner la caméra des positions et de la braquer sur les intérêts. L’exploration des intérêts aide les parties à développer des solutions communes : comprendre ses propres intérêts ouvre des horizons nouveaux; comprendre les intérêts des autres peut faire bouger la discussion vers des solutions correspondant aux besoins des deux parties; les parties peuvent découvrir qu’elles partagent les mêmes intérêts de base comme la fin des hostilités et le partage du pouvoir politique, etc. Quelques considérations d’ordre politique et technique sur l’utilisation de la médiation dans le dialogue interhaïtien Parler de médiation dans le dialogue interhaïtien comme processus devant aboutir à un accord ou tout autre résultat consensuel revient à dire qu’il y a la reconnaissance par les parties ou encore les protagonistes d’un problème, d’un différent quelconque qui les oppose et qui les affecte dans leurs relations et qu’il y a lieu de faire appel à une tierce personne ou une institution pour leur faciliter la recherche d’une solution ou une issue entre elles-mêmes. Et cet appel a été fait par le président de la République, monsieur Michel Joseph Martelly, qui a sollicité les bons offices de la Conférence épiscopale d’Haïti pour conduire le processus en lieu et place de la Religion pour la paix. Si l’on tient compte des interventions faites dans les médias à la suite de la journée du 23 janvier par les représentants de la CEH et de certains partis politiques participant à ce dialogue, le processus ne semble pas tout à fait clair et compréhensible ni pour les participants, ni pour les prélats de la CEH impliqués dans la conduite de la démarche. Ainsi, les opinions des participants sont donc partagées quant à l’aboutissement du dialogue, à savoir certains sont confiants tandis que d’autres sceptiques. Il faut dire que généralement la médiation intervient à un moment où l’intensité d’un conflit prend de l’ampleur et que l’issue est dans l’impasse, les parties en conflit ou les protagonistes manifestant donc la volonté de rechercher la solution. Dans la situation actuelle du pays y-a-t-il un conflit d’une ampleur telle et qui aurait demandé le recours à la médiation ? Quelle est la nature de ce conflit ? Qui sont les parties/protagonistes en conflit? Nous ne pouvons pas faire semblant que le pays ne fait pas face à des situations politiques que nous pouvons qualifier de conflit politique de faible intensité et qu’il vaut mieux le prévenir que le laisser prendre de l’intensité et rechercher à le résoudre après. C’est dans cette perspective qu’il faut surtout insérer le « dialogue interhaïtien » qui est un dialogue politique, donc partiel et non globale, en vue d’éviter le développement d’un conflit politique majeur. Le président de la République n’a-t-il pas dit lui-même qu’il n’y a pas de conflit politique ? Quelque part il a raison, puisque la démocratie requiert le respect du multipartisme, la reconnaissance et l’exercice sans armes et sans violence du droit à l’opposition des partis politiques en désaccord avec le pouvoir établi ou le parti au pouvoir. Mais, d’autre part, il aura tort si l’on se fie à la sociologie politique haïtienne, car le plus souvent les conflits politiques de faible intensité, de part l’entêtement des pouvoirs établis et la minimisation des conséquences par ces derniers, prennent de l’ampleur, déstabilisent les institutions de l’Etat et conduisent souvent à la chute du pouvoir. Si nous nous référons à la rhétorique du concept de conflit, nous devons admettre qu’il y a lieu de parler dans le cas du dialogue de la reconnaissance par le pouvoir en place et les partis politiques occupant un espace de pouvoir ou rien du tout d’un problème politique ayant l’allure ou encore la nature d’un conflit politique. Cerner et comprendre le concept de conflit et un de ses dérivés: le conflit politique Conflit : Le conflit se définit généralement comme étant la rencontre d’éléments, de sentiments, d’intérêts, de besoins qui s’opposent. Il est la manifestation d’un problème ou encore d’antagonismes qu’il y a dans la relation avec l’autre, dans le fonctionnement d’un système, d’un processus quelconque. Le conflit explique, Guy Boubault, « fait partie de la vie. Il est souvent un facteur de développement et d’évolution. Mieux vaut en maîtriser les mécanismes pour y apporter les meilleures solutions possibles ». Conflit politique : Dans une approche à la fois systémique et fonctionnaliste, le conflit politique peut se définir comme étant une perturbation, un dysfonctionnement dans le fonctionnement d’un système politique résultant de l’opposition des intérêts politiques. Le conflit politique renvoie généralement à quatre grandes catégories de situations politiques conflictuelles, et ceci suivant le système politique en place. Dans un système démocratique où il y a le multipartisme, ordinairement on fait face à ces quatre catégories de conflit politique ou situations politiques conflictuelles : Le conflit gouvernemental; Le conflit inter institutionnel; Le conflit électoral; Le conflit opposant le parti au pouvoir et le/les partis de l’opposition. Généralement un conflit politique provient de deux grandes sources: Le pouvoir politique A Suivre!