Par Fritz Calixte C’est souvent dans le regard de l’autre qu’apparaissent les contours de notre visage. C’est vrai pour les individus autant que pour les nations. Beaucoup d’exemples illustrent cette situation dans le cas d’Haïti. Le livre de Victor Schœlcher, Colonie étrangère et Haïti, dresse un portrait saisissant de la réalité haïtienne du milieu du 19ème siècle. L’ouvrage laisse entrevoir la stagnation de notre système politique comme la conséquence de nos luttes intestines et de nos querelles sans fin. La Tragédie du Roi Christophe, plus d’un siècle plus tard, est un dessin tout aussi éloquent. La pièce d’Aimé Césaire, en plus de revisiter l’actualité des années 1960, expose ce qui semble être la cause originelle de nos déboires. Dès les échanges liminaires entre Christophe et Pétion, toute la problématique de la mésentente haïtienne est établie. Il est question du pouvoir, des formes d’abus qui peuvent découler de sa gestion et surtout de la manière de s’y opposer. 50 ans après la publication de la pièce, toutes les interrogations qui en forment la trame sont encore d’actualité. Or, pendant longtemps les penseurs de la chose haïtienne ont cherché ailleurs ce que Césaire leur indiquait au théâtre. Certes, analyser la stagnation du système politique haïtien n’est pas chose aisée. Plusieurs s’y sont essayés et ont parfois développé des réponses sensées. Ils ont tenté de comprendre comment le peuple qui a réalisé l’aube radieuse de la liberté moderne en 1804 n’a pas pu édifier une organisation politique viable. Pour certains, cette situation est le résultat d’un partage du social qui fait coexister deux sociétés aux aspirations divergentes (le pays en dehors et les villes). Les antagonismes entre ces deux sociétés ont empêché tout projet d’unité nationale. Cette thèse est chatoyante. Elle a été défendue avec habileté par Gérard Barthélemy. Sa beauté dissimule toutefois sa faiblesse. Haïti n’est pas le seul pays où coexistent plusieurs sociétés aux modes de vie et aspirations différentes. Pour le démontrer, nous pourrions citer plusieurs exemples. Mais là n’est pas le nœud du problème. Si cette explication ne justifie pas à elle seule la difficulté d’Haïti à installer un système politique stable, c’est qu’il y a un élément encore plus déterminant qui contrarie à chaque fois nos intentions. Cet élément apparaît entre les lignes de la Tragédie du Roi Christophe. La pièce nous le montre : notre échec sied à notre façon de concevoir la politique et à l’usage de la force qui l’accompagne. On trouve ce conflit dès le fondement de notre Etat. Pour éviter que Christophe ne devienne un nouveau Dessalines et ne soit trop fort, le Sénat lui enlève tout pouvoir tout en se renforçant. Le personnage de Pétion laisse entendre que prévenir la tyrannie de l’exécutif passe par l’existence d’un pouvoir législatif autoritaire. Césaire révèle le nœud de cet état de choses: il serait inscrit au plus profond de notre histoire que la politique est la raison du plus fort et non une construction de consensus. Nous pensons qu’il faut sans cesse ériger une tyrannie pour arrêter la tyrannie. Or si la force tient lieu de droit, la politique ne peut se plier devant lui. D’ailleurs, il ne peut y avoir ni politique, ni pratique du droit. Si les faiseurs de lois cessent d'en faire et veulent se substituer à ceux qui doivent appliquer, le résultat ne peut être que le chaos. Le législatif et l’exécutif, l’opposition et le pouvoir ne peuvent se poser que dans des affrontements où tous les coups deviennent vite acceptables. Le rache manyòk est permanent. En deux cents ans, c’est ce cycle que nous avons mis en œuvre. L’opposition ne fait pas de politique et ne prépare pas l’alternance. Elle va à l’affrontement. Les gouvernements ont une seule politique : soumettre leurs adversaires pour espérer durer. De ce côté de l’île, le consensus entre Peña Gómez et Joaquín Balaguer, en République dominicaine, est incompréhensible. Pourquoi Peña Gómez qui avait gagné les élections de 1994 a-t-il laissé le pouvoir à Balaguer, le perdant ? Il aurait pu demander à ses partisans de descendre dans les rues et de mettre le pays à feu et à sang. Pourquoi Balaguer, qui était au pouvoir, a-t-il réduit la durée de son mandat et ne s’est-il pas représenté aux joutes suivantes ? En Haïti, cela ne se serait pas terminé par la préservation de l’intérêt national. Jean Price-Mars donne la mesure de cette volonté d'aller vers le conflit au lieu de construire des ententes dans ses analyses d’un des épisodes les plus dramatiques de notre histoire : la guerre civile de 1883. Le refus de trouver des compromis entre le Sénat et l’exécutif explique la tragédie d’octobre 1883. Le conflit entre le Parlement d’alors, dominé par les élus du Parti Libéral, et le président Salomon a débouché sur une guerre civile qui vit mourir tous les membres importants de l’opposition dans le bombardement de la petite ville de Miragoâne. Les historiens lèveront un jour le voile sur les raisons qui ont amené deux des esprits les plus brillants de la fin du 19ème siècle haïtien, Boyer Bazelais et Salomon, à s’affronter à mort. Comment comprendre que, 77 ans après le choc Pétion/Christophe, ces enfants de héros aient réveillé le conflit de leurs pères avec, cette fois-ci, une intensité dramatique plus poussée sur le même fond d’autoritarisme parlementaire confronté à la tyrannie de l’exécutif ? Quelques années auparavant, le président Salnave a succombé sous les balles de son opposition dans un jeu de rôle qui reprenait le même décor de la tyrannie qui doit arrêter la tyrannie. Des exemples de ce type jalonnent notre histoire. Ils montrent à chaque fois la constitution d’un processus de transgression des règles démocratiques et le blocage des voies de l’alternance. Tout commence par l’agrégat de ce que Pierre Rosanvallon appelle « l’inquiétude républicaine » de ceux qui entendent limiter les dérives et la « vindicte aigrie et populiste » de ceux qui veulent avoir le pouvoir sans passer par les élections. En 2004, des aigris, des réactionnaires et des progressistes se sont attelés dans le « Collectif NON » et dans le « Groupe 184 ». Ils ont rejoué une scène devenue classique dans notre histoire en chassant le président Aristide sous prétexte qu’il exerçait une dictature. Ils ont ouvert la voie du pouvoir à des gens sans aucune légitimité démocratique. Depuis Bruno Blanchet, président par intérim du 19 janvier 1807 au 10 mars 1807 à Alexandre Boniface de 2004 à 2006, Haïti compte 45 gouvernements provisoires. Nous revenons sans cesse au transitoire. Jamais trois présidents ne se sont succédé de manière démocratique en Haïti. Aurons-nous assez de ressources pour briser ce cercle vicieux ?