Islam Louis Etienne
La conduite d’un peuple dépend en grande partie de celle de ses dirigeants et surtout de celle de ses ancêtres. Lorsque celle des ancêtres n’est pas montrée, enseignée et conservée, ce peuple est comparable à un bateau qui navigue en haute mer sans capitaine, au gré du vent. Certains problèmes de comportement et de moralité peuvent être résolus uniquement en remontant à la source de notre histoire. C’est évident qu’en histoire il n y a pas de situations similaires. Mais l’histoire comparée existe et elle est très efficace. Elle enseigne qu’il y a une moralité et une responsabilité dans l’action.
Pour bien comprendre la moralité, c’est de l’action qu’il faut partir et des problèmes qu’elle soulève; non pas au regard de son efficacité d’ordre technique, mais au regard de sa valeur humaine et temporelle. L’homme est fait pour agir et il ne peut se désintéresser de la qualité même de son action. L’existence est un acte qui ne cesse de se déployer tout en se réfléchissant au miroir de la conscience. Aucun acte n’est gratuit. L’histoire est enseignée pour nous apprendre qu’il y a des gens qui ont vécu avant nous et qu’ils nous ont laissé comme valeurs et comme exemples leurs mœurs et leurs coutumes. Il va sans dire que la conscience est indispensable à la définition humaine, quelle que soit l’époque. L’homme est un être pensant au même titre qu’un être agissant, c'est-à-dire. un être qui sait qu’il agit précisément parce qu’il pense. C’est dire que l’homme détient ce privilège de pouvoir réfléchir son action et sur son action. Ces mœurs et ces coutumes, comment peut-on en parler si on les ignore? Comment peut-on les transmettre si on ne les connaît pas? Comment peut-on s’en inspirer si elles ne remplissent pas notre espace de vie? comment peut-on grandir sans origine? Un arbre qui grandit est un arbre qui a été planté, soigné et entretenu; mais si on n’a rien planté, on ne peut rien espérer.
L’un des défis du moment est de commencer à poser des actions concrètes dans le sens du devoir et de la mémoire. Ce n’est pas un mal de commettre des erreurs ; le mal est de persister dans l’erreur. Nous perdons chaque jour un maillon supplémentaire dans la chaîne des souvenirs. Il faut arrêter l’hémorragie pour commencer la construction, car l’action pleinement humaine n’est pas de l’ordre de l’automatisme inférieur ; c’est celle qui implique la prise de conscience de ses propres fins. Ainsi que leur réalisation volontaire, la possibilité de viser les fins supposées les meilleures et de choisir entre les actes possibles selon leur valeur intrinsèque ou, mieux encore, d’après les valeurs que l’on admet pour donner un sens à la conduite et à la vie.
La mémoire est une vitrine dans laquelle nous conservons les valeurs qui méritent notre respect, notre fidélité, notre estime, notre fierté, c'est-à-dire une valeur suprême ou souveraine qui occupe le premier rang dans notre vie et qui porte l’empreinte distinctive d’un peuple fier et uni. La conscience morale met en évidence le problème de l’action et de sa valeur. L’action nous presse de son urgence et nous contraint sans cesse à prendre position entre le permis et le défendu, l’acceptable et l’inacceptable le bien et le mal. On ne saurait se dérober. Il nous faut choisir parce qu’on ne peut pas ne pas choisir, puisque ne pas choisir c’est encore choisir de vivre ou d’exister d’une certaine manière. Nous sommes condamnés à la liberté de choisir et d’agir. C’est une obligation inéluctable. Sans mémoire, personne ne peut ressembler à une personne ; personne ne peut admirer les prouesses de personne ; personne ne peut continuer l’œuvre de personne ; aucun nom n’est valorisé ; aucune route n’est débroussaillée ; aucun sentier n’est tracé. C’est une urgence de commencer ces travaux, c’est un impératif de nous connecter à l’histoire ; c’est l’un des défis du moment, d’agir d’une façon volontaire, libre et réfléchie pour donner un sens à nos comportements et une orientation à notre vie de peuple.
Le problème de la responsabilité
Par rapport au pays, l’Orchestre Septentrional comme institution représente une goutte d’eau dans l’océan. Il n’est pas la plus ancienne institution privée du pays, mais c’est l’une des institutions d’avant-garde dans la lutte pour la construction d’un musée et du boulevard Septentrional. Dans un pays aussi difficile à tout point de vue, une institution privée qui arrive à traverser deux générations est une ancienne qui a gagné ses gallons sur le terrain et qui rentre dans notre patrimoine. Aucun inventaire n’a été réalisé en ce sens et, si le document existe, il n’a pas été mis à la disposition de chercheurs. Ces institutions doivent faire l’objet d’études et de recherches comme valeur sûre et c’est de la responsabilité de l’État d’encourager leur pérennité.
La responsabilité est une situation humaine fondamentale dont la notion est au centre même de la morale. Elle implique indissolublement les notions de sens et de devoir dans une définition tridimensionnelle. La responsabilité est l’obligation de répondre de ses actes ; d’en rendre compte et d’en assumer les conséquences. Les responsables d’État ont l’obligation de répondre de leurs actes devant la société dans la mesure où ils les intéressent et les concernent au nom des principes de la morale sociale et selon les principes établis par la loi. Il n’est pas question de rendre responsable les bêtes et les choses, et ce, en raison même de leur nature. Pour être responsable, il faut être un sujet et non un objet intégralement soumis au déterminisme naturel. Seul l’homme peut accepter ou revendiquer la responsabilité de ses actes. Que ce soit sur le plan professionnel ou personnel, nous avons le devoir de nous mettre en mesure d’assumer les obligations et les charges qui peuvent nous incomber.
Le jour où la grande majorité comprendra l’importance de l’histoire et de la mémoire, les responsables seront bien embarrassés et se trouveront dans leurs petits souliers s’ils ne répondent pas à l’un des défis du moment. Même la thèse de Platon ne saurait apaiser sa colère, à savoir que le mal viendrait du manque de lumière, de l’ignorance du vrai bien, de l’égarement d’une volonté qui s’attache à une fausse valeur ou bien que l’erreur viendrait d’une lacune dans le jugement ou dans l’appréciation et dans l’importance de l’acte à poser, car celui qui accepte un poste de sacristain dans une cathédrale bâtie est déjà vaincu; mais quiconque porte dans son cœur une cathédrale à bâtir est déjà vainqueur.
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