Par Frantz Large
Aujourd’hui je veux parler d’un homme qui, plus que les autres homes, a droit à l’estime et à l’admiration des peuples.
D’autres, je le sais, ont raviné l’histoire d’un soc plus lourd et plus terrifiant, mais je veux pourtant parler de cet homme-là parce que sa destinée, si elle ne s’évalue pas en nombre de puits de pétrole conquis, de villes livrées aux flammes ou de populations asservies, resplendit cependant au frontispice de l’Histoire en lettres plus fortes et certainement plus belles, puisque s’y inscrivant en ces lettres immortelles que sont celles qui composent les mots de liberté, de dignité, d’égalité.
Partout où je porte mes pas, me poursuit son regard perçant, son petit corps inquiet toujours en movement, possédé par je ne sais quel pressentiment de l ‘urgence de l’œuvre à accomplir, partout résonne à mes oreilles le galop immortel de Bel Argent, partout c’est la même impatience face à l’immobilisme, partout c’est le même non ! Jeté aux forces de la réaction et du racisme, partout c’est la même fougue, partout c’est la même rage, partout c’est le même défi.
Enfant pourtant j’étais bien prêt de le haïr.
Je revois le doigt de mon père pointé sur la mer de Jacmel, d’où un vaisseau de la marine américaine, ralliée à sa cause, déversa sur nous un déluge de feu. Je revois le doigt de mon oncle, écrivain et historien, me révélant le puits de Siloé, où, sous les ordres de l’un de ses lieutenants, des centaines de malheureuses Jacméliennes périrent étouffées vives. Mes yeux s’écarquillent à la lecture du terrible discours de l’ancienne cathédrale de Port-au-Prince, premier hélas d’une longue série d’autres proférés avec une hargne au moins semblable à la sienne, mais avec le millième de son génie.
Oui, mes oreilles d’enfant frémissent encore au récit de ses turpitudes, de la rivière de sang qui, après ta soi-disant amnistie du 8 Messidor, inonda la presqu’île du Sud, de l’immolation du pauvre Gantier dont le seul crime fut d’avoir cru en sa parole.
Longtemps, très longtemps, sa voix nasillarde aura terrifié mes rêves d’enfant.
Et puis, et puis.. des années plus tard, c’était encore à Jacmel, en face de la mer. J’avais entre les mains un exemplaire jauni des œuvres complètes d’un poète que je découvrais en même temps que l’amour : Alphonse de Lamartine. Je venais de tourner la page d’introduction d’une pièce de théâtre. Le texte affirmait que celle-ci avait été jouée devant la cour du roi Louis Philippe. Tout d’un coup, en voyant le titre, je sursautai. Pour son unique œuvre dramatique, l’amant d’Elvire n’avait fouillé ni dans l’histoire, pourtant riche, de ses ancêtres, ni dans celle des guerres napoléoniennes. Il avait plutôt choisi de décrire la vie et le martyre d’un esclave devenu libérateur, d’un hors la loi devenu gouverneur général, d’un prisonnier d’État mort de froid et de faim devenu un symbole et un drapeau.
Longtemps, longtemps je me souvins d’avoir parcouru avec frénésie les vers que je répétais au rythme des vagues, et lorsque les ténèbres m’interdirent de poursuivre la lecture, je me souvins d’avoir demandé à la mer la raison de mes rêves et de mes tourments.
Mais ce n’était encore rien. Ma soif inextinguible d’apprendre m’ayant entraîné sur les rives de la littérature anglaise, c’était pour y découvrir, sous la plume de Woodsworth l’un des plus beaux hommages jamais rendus à Louverture. Dès lors, je ne m’étonnerais plus de le retrouver dans Bug Jargal sous la plume de Victor Hugo, dans Rolla sous celle de Musset. Dès lors, je ne m’étonnerais plus de le retrouver chez Kleist, le plus impétueux des romantiques allemands, dès lors, je ne m’étonnerais plus qu’Auguste Comte l’eut placé dans son almanach parmi les hommes les plus illustres qu’ait compté l’Humanité.
Oh! Toussaint, me dis-je alors, quel mal fait à ta gloire le bas acharnement que mit Napoléon à te torturer ? Que te font les humiliations, que te font les vexations, comme l’interdiction à ton corps meurtri de douze blessures de guerre de porter ‘ tout ce qui put ressembler à un uniforme’, lorsque les plus grands esprits de la terre t’ont depuis longtemps taillé l’unique uniforme qui seye à ton génie, celui de l’Immortalité ?
Les Blancs disaient « Toussaint expire, l’aigle est tombé dans nos filets,
rage impuissante, vain délire, ils redeviendront nos sujets…..
la liberté n’était point faite pour l’homme qui porte un front noir. »
Oui, en fait de liberté, me dira-t-on, parlons-en ? Deux cents ans après la mort de Louverture, de quelle liberté s’agit-il ? N’est-il pas maintenant question de projets de croisières de racistes qui viendront constater de visu le résultat auquel aboutit un peuple nègre laissé à lui-même ? Oui je sais qu’en jetant un regard sur l’anarchie où nous croupissons, l’on se demande s’il s’agit de la même terre qui a enfanté de l’un des administrateurs les plus géniaux qui soient; qu’en considérant la corruption qui, depuis deux siècles a été notre lot, l’on cherche la trace de la main de fer qui broyait sans la moindre hésitation l’insouciance et l’escroquerie. Oui je sais également qu’en considérant le traitement que l’on fait à nos frères dans la partie est de l'île, on se demande s’il s’agit du même coin de terre, qu’aux dires des historiens dominicains, Toussaint arracha de l’immobilisme espagnol pour l’immerger de plain-pied dans la modernité ?
Et c’est pourquoi, en raison de nos turpitudes et de notre immense échec, en raison de la boue, dont depuis deux cents ans nous couvrons ta mémoire, nous voulons aujourd’hui bien humblement te demander pardon…
À toi qui nous as légué avec ta Constitution de 1801 l’un des plus beaux textes de loi qui aient jamais été écrits, et le premier dans l’histoire de la planète à proclamer de façon incontournable la dignité de l’homme, nous nous confessons d’avoir, au gré de nos humeurs et de nos besoins, rédigé un nombre incalculable de constitutions que, à la différence de la tienne, nous n’avons jamais respectées.
À toi qui nous as légué une armée riche des étendards des trois plus formidables puissances de l’humanité, nous nous confessons, d’avoir avili nos fanions avant de les avoir enterrés au sein de l’une des plus gigantesques farces dont ce monde ait été témoin.
À toi qui pressentais que notre développement dépendait encore et encore de l’exportation, au point d’avoir créé dans la partie est de l'île une tradition pieusement conservée par nos voisins, nous te demandons pardon d’avoir fait du premier exportateur mondial de sucre un importateur de sucre.
À toi qui sévissais contre le jeu et la dilapidation, à toi dont toute l’activité encourageait l’épargne, et à travers celle-ci, l’investissement productif, nous te demandons pardon d’avoir fait de notre pays le pays de la borlette, de nos banques des bureaux de change et d’avoir permis le développement d’associations de gangsters qui, sous le nom de coopératives, ont pompé jusqu'à la moelle le sang de notre peuple.
A toi qui n’hésitais pas à t’entourer des hommes les plus capables, quelle que fut la couleur de leur peau, nous te demandons pardon d’avoir fait une règle d’or du népotisme, du clientélisme, de la médiocrité, et d’avoir, sous les oripeaux d’une xénophobie puérile et démagogique, dénaturé ton idéal.
À toi qui nous as légué une tradition de travail acharné, nous te demandons pardon d’avoir institué en système la mendicité arrogante, le parasitisme, la fainéantise, l’irrespect de la propriété privée, d’avoir fait du travail et de l’investissement une honte et du pillage une vertu.
À toi qui nous as légué une île unie, cimentée par une telle tradition de droiture et de fermeté que ton souvenir, à la pire époque de la dictature raciste de Trujillo, s’est maintenu, telle une citadelle de prestige et de dignité, au sein du marécage de l’antihaïtianisme ambiant, nous te demandons pardon d’avoir, par notre gestion barbare et puérile de la question orientale, non seulement permis la sécession, mais entraîné du même coup une haine inexpiable dont nous faisons chaque jour les frais.
Oui, pardon, oh! martyre de notre race, de t’avoir exposé depuis deux siècles à des outrages mille fois plus humiliants que ceux que tu eus à subir au fort de Joux.
Oui, pour notre irresponsabilité, pour notre méchanceté, pour nos mensonges et notre lâcheté, en un mot, pour la débâcle, dont deux siècles après ton décès, nous t’offrons le déroutant spectacle, nous te demandons mille fois pardon…
Et pourtant, oh! Père de la Patrie, qu’il me soit humblement permis, au nom de ma ville qui t’a résisté, au nom de mes ancêtres qui t’ont combattu, de te dire aujourd’hui un grand merci.
Merci d’avoir, par un après-midi brumeux de la Nouvelle-Orléans, découvert que c’est à la valeur de tes troupes qui ont cloué au sol les légions napoléoniennes que les États-Unis doivent d’avoir évité une invasion cent fois plus terrifiante que celle que connaît aujourd’hui l’Iraq, invasion à laquelle, de l’avis de toutes les autorités en matière d’histoire militaire de l’époque, ils n’avaient pas une chance sur mille de resister; et pour la vérité historique incontournable, que c’est à notre valeur et à notre courage que la plus grande nation du monde doit son indépendance, et pour la légitime fierté que nous en éprouvons, dix fois, cent fois, mille fois, merci.
Oui, merci, d’avoir sous l’une des plumes les plus autorisées qui soient de l’histoire anglaise, celle de Macaulay, découvert que c’est à la valeur de tes troupes qui ont cloué au sol cent mille soldats de Sa Majesté britannique, que la métropole francaise doit d’avoir évité un choc militaire autrement meurtrier que celui auquel elle a dû faire face, et que si le drapeau tricolore a pu promener en Europe son message de liberté d’égalité et de fraternité, c’est en partie grâce à ton bras.
Oui, merci d’avoir créé chez nous cette tradition militaire, mais également cette tradition de liberté, cette tradition d’hospitalité, qui a fait de notre patrie pendant des décennies le havre de tous les révolutionnaires, et, pour reprendre le mot merveilleux de Simon Bolivar « la patrie de tous les républicains du monde”. Oui, pour tout ce que nous avons fait pour les indépendances, pour le Venezuela, pour la Colombie, pour la Bolivie, pour le Pérou, pour l’équateur, pour le Mexique et pour la Grèce, dix fois, cent fois, mille, fois, merci
Pour avoir créé cette atmosphère de dignité et de liberté qui aura rendu possible le développement de notre intelligence, et permis par ce fait de faire participer l’intelligentsia haïtienne au développement des jeunes États, pour la Floride, pour le Québec, pour les Antilles et pour l’Afrique, dix fois, cent fois mille fois Merci.
Pour avoir créé cette atmosphère de dignité et de fierté qui a permis l’éruption d’un art graphique qui aura constitué l’une des surprises les plus merveilleuses de cette fin de millénaire, et pour avoir permis que dans les musées et les collections d’art les plus prestigieux de l’univers se perpétue la geste de 1802 et de 1803, pour Philomé Obin, pour Hector Hyppolite, pour Castera Bazile, pour Wilson Bigaud et pour tant d’autres, dix fois, cent fois, mille fois, merci.
Mais voilà. Le rideau tombe sur le dernier acte de notre tragédie nationale. Il s’agit maintenant de vivre ou de mourir. Et notre people, qui depuis deux cents ans se meurt, d’une mort plus lente et plus cruelle que celle que tu as connue au fort de Joux, n’en peut plus d’attendre et d’espérer...
Alors, nous faudra-t-il évoquer ton spectre, afin que ta main de fer s’abatte sur l’impéritie et sur la corruption, que ton commandement vienne rétablir le progrès, que ton autorité vienne restituer la loi ?
Oh, sois bien certain Père de la Patrie, qu’au seul aspect de ta silhouette, la nation entière se mettra debout !
Elle se mettra debout pour te faire un Te Deum plus grandiose que celui que te fit Don Garcia en te remettant les clefs de Santo Domingo.
Elle se mettra debout pour te faire une haie d’honneur plus magnifique que celle que te firent les bourgeois du Cap-Haïtien.
Oui, sois en certain, oh ! mon capitaine, qu’au premier hennissement de ton cheval, le peuple haïtien tout entier te fera une ovation plus immense que celles que tu connus après tes plus belles victoires, que les héros surgiront de leurs tombes, que les vivants se joindront aux morts, que le glaive sortira du fourreau, que les cultivateurs se joindront aux ouvriers, que les ouvriers se joindront aux étudiants, que les étudiants se joindront aux soldats, que les assiégés de Jacmel se joindront à leurs assiégeants, que les fils des esclaves se joindront aux fils de leurs mères violées, que huit millions d’hommes et de femmes se formeront en escouades, que les escouades se formeront en bataillons, que les bataillons se formeront en régiments que les régiments se formeront en divisions, que les divisions se formeront en corps d’armée, que les corps d’armée enfin se formeront en une armée plus grande et plus formidable que celle qui terrassa les armées les plus puissantes de l’univers, que ces hommes et ces femmes se mettront au garde à vous, et s’y maintiendront, jusqu'à ce que, les ayant passés en revue, fuse de ta voix nasillarde ton ordre plus impétueux que la rage de nos mers et mille fois plus féroce que les croassements de nos ennemis:
en marche !
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