Henry-Claude Innocent
C’était en 1981, le 3 octobre. Mimil vivait à la « frontière » entre Bourdon et Musseau. On était cinq dans son appartement : Mimil, feu Rony Kavanack, feu Jean-Robert Mexile, Randy Prudhomme et moi. Trois cellules marxisantes s’y rencontraient pour étudier les possibilités d’une mise en commun dans la lutte contre la dictature. Randy et moi étions là pour le DEL. Mimil et Rony représentaient le GPS (Groupement pour le socialisme, de Gérard Pierre-Charles). Mexil, lui, était membre d’un groupe de militants travaillant pour des ONG dans le Nord du pays.
[Randy, Poupon Jean-Baptiste et moi appartenions au secteur de Fritz Varelli, un noceur verbeux. Nous avions créé la cellule DEL (les initiales de nos noms de code) pour faire dissidence secrète au sein dudit secteur jugé apathique et trop soumis au gourou Varelli.]
Les pourparlers traînèrent de longs mois pour se terminer en queue de poisson, comme d’habitude. Néanmoins, le DEL et le GPS maintinrent le dialogue et, peu à peu, je devins le seul contact de Mimil dans cette relation. Et c’est feue Yveline Bellabe, mon amie-sœur, transfuge du secteur Varelli, devenue membre du GPS, qui, pour des raisons de cœur, peignit ledit secteur comme un ramassis de petits farceurs machistes. (Elle avait en partie raison). Et le GPS cessa de prendre le DEL au sérieux. Mimil et moi demeurâmes amis.
Rony mourut, tandis que j’étais en prison, entre 1984 et 1985. Mais Mimil était toujours soucieux de s’enquérir de mes nouvelles, et je le lui rendais bien. Il ne m’a jamais évité après mon incarcération. J’aimais sa petite Renault Alpine, mais c’est son pick-up Daihatsu blanc qu’il m’a prêté en deux fois- après mon incarcération !!- afin de transporter mes ouvriers et des matériaux pour ma petite firme, la TECNICASS (Techniques Associées).
Mon attachement à Mimil tenait aussi à mon constat de son flegme et son naturel humble et jovial. Depuis 1973, c’était le premier militant de gauche que je découvrais avec ce calme, cette patience dans le dialogue, cette absence de sentiment de culpabilité : il se sentait dans ses droits comme kamoken. Socialiste convaincu, Mimil savait que le socialisme à l’européenne ou à la cubaine était impossible en Haïti ; et cela nous rapprochait encore plus. Ce n’était pas un marxiste, mais un Haïtien marxisant, un humaniste, un patriote qui m’a appris à aimer la vie et à respecter celle des autres.
Mimil me témoigna de l’estime dès la rencontre du 3 octobre 1981 où nous nous voyons pour la première fois. Au cours de la réunion d’une journée, à l’heure de la bouffe préparée par lui, il nous fit part de son peu d’appétit inquiétant. Et moi, mu par ma légendaire spontanéité : « Tu n’as pas d’appétit parce que tu dînes seul, je présume. Choisis donc une douce collègue pour t’accompagner à l’heure du lunch ». J’avais raison. Il trouva l’idée sympa. Quelques mois plus tard, j’étais heureux d’apprendre qu’il avait élu la tendre compagne de lunch. Et je crois que cette relation fit du chemin.
Lui aussi me donna un précieux conseil. Lorsqu’en 1983, rompant avec ma pseudo-clandestinité de petit-bourgeois de gauche port-au-princien, je commençai à publier mes opinions sur Le Nouvelliste et le Petit Samedi Soir, Mimil, tel un grand frère : « Henry-Claude, prends garde à toi. Le pouvoir a fait certaines concessions, cependant, harcelé tel qu’il l’est de toutes parts, il peut mordre à tout moment. Je te lis et je vois en toi l’un de ceux qui sont capables de rédiger un "QUE FAIRE?" après la chute des Duvalier. Tu as le devoir de rester vivant». Je l’écoutai, et j’adoucis ma plume.
C’est Mimil qui m’a appris que les gouvernants disent tout dans la presse et qu’on peut explorer les couloirs des sièges de gouvernement du monde entier si on sait lire un journal écrit ou sonore.
Et nous tombâmes dans l’oubli l’un quant à l’autre…
…A mon retour au pays en 2007, après près de douze ans d’absence, un petit envieux arriviste, véritable intrus dans le monde des homo erectus me peignit Emile Jean-Baptiste comme qui se serait enrichi aux dépens des caisses de l’Imprimerie d’Etat. J’invitai Mimil chez moi et le lui répétai verbatim. Il me démontra le contraire. Je l’ai cru et continue de le croire. Et c’est en lisant l’article que lui consacra M. Robert Paret (Le Nouvelliste 14-15 avril 2014) que je compris pourquoi il a fait des jaloux à ce poste. C’était un bâtisseur, un novateur aussi.
Depuis 2009 nous nous sommes parlé trois ou quatre fois au téléphone. On ne s’est plus revu.
La lutte continue, Mimil. Et on n’aidera plus Haïti par compassion, sinon par admiration. Je te le promets. Certes, il y a plus de désespoir aujourd’hui en 2014 qu’à la veille d’août 1791. Mais il y a plus de raisons d’espérer qu’au 1er janvier 1804. Il y a dans notre diaspora des compétences qui attendent d’être mises à profit. Il y a qu’on ne peut plus mentir aux enfants du monde entier à notre sujet, grâce au tourisme minusthien. Le fric aussi est disponible, Mimil, bien qu’en des mains indifférentes, à date. Seulement, nous devrons « attendre » que chaque Haïtien finisse de lécher ses blessures et prenne conscience que ‘roch nan dlo’ ou ‘roch nan soley’, vieillard ou nourrisson, il est responsable de l’état de ce pays, même sans avoir jamais occupé de poste public ; même ayant perdu vingt proches sous Duvalier.
La lutte continue, Mimil. Ne te retourne pas. Passe le rideau sans regret. Quant à moi, ta journée est bien remplie. Regarde ces formes humaines dans la lumière devant toi. Une bonne poignée de parents et d’amis t’y attendent déjà. Salue Yveline et Rony. Et repose-toi.
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